Nous avons déjà fait observer que Gomer,
fils aîné de Japheth, était l'héritier des qualités
corporelles distinguant Japheth de ses frères Sem et
Cham. Gomer est la souche de la grande famille celtique,
et saint Jérôme ainsi que Josèphe n'hésitent pas à appeler
ses descendans Gomériens et Cimmériens. Les Galates
établis en Asie appartiennent, d'après saint Jérôme,
à la même famille Cimmérienne ou Cimbrique. La plus
grande partie de ces Galates étaient des Tectosages,
venus du midi de la Gaule à la poursuite d'aventures
guerrières.
Les trois fils de Gomer,
Askenez, Riphath et Thogorma sont nommés par l'Ecriture
Sainte parce qu'ils étaient chefs de peuples.
Quelques descendans
d'Askenez - to ask, réclamer, - keen
(kine), très froid, pénétrant, - haze
(hèze), brouillard, brume, - se dirigeant vers
le nord de l'Europe, ne craignirent pas de se fixer
dans un pays aux brumes intenses, tandis que les autres
s'établissaient en Asie tout près des Mèdes. Ils devinrent
leurs alliés dans la guerre entreprise contre Babylone,
et avec ces paroles de Jérémie : " Appelez
contre Babylone les rois d'Ararat, de Menni et d'Askenez. "
(1)
Josèphe croit que
Riphath et ses enfants occupèrent la Paphlagonie, sur
les bords méridionaux du Pont-Euxin, et cela paraît
bien admissible ; car le nom de Riphath indique
un marin très versé dans les manoeuvres se rapportant
à la voilure des navires, - to reef (rif),
prendre des riz, carguer les voiles, - to add,
ajouter -.
Quant à Thogorma
que même Josèphe pense avoir habité la Phrygie, son
nom dévoilerait l'inventeur des tissus de soie - tow
(tô), filasse, étoupe, - to hawk
(hâuk), colporter, - worm (oueurm),
ver.
Les autres enfants
de Gomer que la Genèse ne nomme pas, demeurèrent sans
doute avec lui et constituèrent l'immense famille celtique,
qui vint établir le centre de sa domination dans la
Gaule, après avoir traversé, en suivant le cours du
Danube, l'Europe - to err, aller çà et
là, - to hope (hôpe) espérer -
encore inhabitée.
Si nous pouvions
connaître les anciennes dénominations que les enfants
de Gomer ont laissées après eux dans leurs lentes migrations
vers l'occident, il nous paraît croyable que ces dénominations
seraient aisément expliquées par la langue des Tectosages
et fourniraient des renseignements précieux sur leur
marche et leurs diverses étapes à travers l'Europe.
II
TUBAL ET LES IBERES.
Parmi les frères
de Gomer, Tubal est le seul qui nous intéresse en ce
moment. Il s'était fixé avec sa famille ou son peuple
au pied des montagnes du Caucase entre le Pont-Euxin
et la mer Caspienne. Cette position fit de Tubal et
de ses enfants de hardis marins, et son nom justifie
cette pensée, puisque Tubal signifie une maison, une
habitation en forme de baquet, - tub (teub)
baquet, cuve, - hall (hâul) habitation,
salle -.
Ptolémée désigne
les descendans de Tubal par le nom de Tobéliens, tandis
que Josèphe les connaît sous celui d'Ibériens. Une partie
de ces Ibères abandonna le pays où ils s'étaient d'abord
propagés, et se mettant, au dire des traditions basques,
sous la conduite de Tharsis, neveu de Thubal, ils affrontèrent
les périls de la navigation, à la recherche d'une nouvelle
contrée dans laquelle ils pourraient s'établir, en conservant
leurs habitudes et leurs moeurs particulières. Il est
tout à fait curieux de constater que le nom de Tharsis,
chef des Ibères émigrants, s'explique par la langue
celtique aussi bien que celui de Tubal. Il nous révèle
que les vaisseaux des Ibères, quelque forme qu'ils eussent
d'ailleurs, étaient parfaitement goudronnés et en état
de tenir la mer - tar, goudron, marin, - to
size (saïze), enduire d'une matière visqueuse
-.
Les Ibères portaient-ils
déjà ce nom avant de se diriger vers l'Espagne, ou bien
l'ont-ils reçu des Celtes lorsque les deux peuples se
sont heurtés au midi de la Gaule ? Il serait bien
difficile de l'affirmer d'une manière absolue ;
d'ailleurs, la solution de cette question ne nous paraît
point nécessaire. La seule chose que nous tenions à
faire remarquer, c'est que les Ibères formaient une
population bien clair-semée, lorsque les Celtes les
ont rencontrés et noyés, pour ainsi dire, dans le flot
de leur nation immense.
Transportés par
leurs vaisseaux sur les côtes de la Péninsules Hispanique,
pendant que les Celtes suivaient lentement le cours
du Danube, il n'est pas étonnant que les Ibères aient
occupé l'Espagne avec tranquillité, et se soient répandus
sur le terrain Gaulois encore désert, jusqu'à ce que
l'arrivée des Celtes les ait peu à peu refoulés au delà
des Pyrénées.
Les Basques se
considèrent avec raison comme les véritables descendans
des Ibères, ayant pleinement conservé leurs traditions
et une langue particulière.
Quelques esprits
audacieux auraient voulu faire de ces Basques des hommes
primitifs, n'ayant aucun rapport, aucune liaison avec
les autres variétés humaines qu'ils auraient précédées
dans le monde. Cette pensée est en contradiction complète
avec ce que nous dit la Genèse : " Noé
avait donc trois fils qui sortirent de l'arche, Sem,
Cham et Japheth. Ce sont là les trois fils de Noé :
et c'est d'eux qu'est sortie toute la race des hommes
qui sont sur la terre. "
(2)
L'Ecriture-Sainte
contenant l'inaltérable vérité, il faut de toute nécessité
que la langue basque, que l'on voudrait considérer comme
ne se rattachant à aucune autre, ne soit, en réalité,
qu'un des nombreux rameaux de langue primitive.
Ce langage, conservé
au milieu des montagnes par des hommes de fer, d'une
opiniâtreté et d'un courage indomptables, s'est perpétué
dans une remarquable pureté et montre dans sa formation
une dérivation certaine de la langue parlée par Noé
et Japheth, puisque c'est un composé dont les éléments
sont pris dans la langue primitive.
La langue basque
se trouve par ce fait impuissante à donner aucune dénomination
raisonnable, puisque chacun de ses termes forme déjà
une phrase complète ; et de la sorte, elle ne possède
plus les mots élémentaires, pour les associer et arriver
à former des expressions nouvelles énonçant les qualités
diverses des hommes ou de la nature dont elle voudrait
présenter une idée exacte. Ce fait important explique
comment les Ibères ont dû subir les dénominations imposées
par le Neimheid Gaulois et qui exprimaient, par l'association
des monosyllabes celtiques, ce qu'ils étaient eux-mêmes
impuissants à traduire.
Du reste, les noms
de Cantabres, Gascons, Vardulles et Ibères qui leur
furent donnés, sont pris avec tant de vérité dans le
vif de leurs moeurs, qu'il leur était impossible, soit
de les changer, soit de les rejeter.
Avant d'expliquer
les noms particuliers de ces tribus Ibériennes, nous
essaierons d'interpréter quelques mots de la langue
basque afin que sa filiation avec la langue primitive
reste indubitable.
III
LANGUE BASQUE.
Il n'est pas
sans intérêt de remarquer, par la formation des mots
basques, comment s'est faite à Babel la confusion du
langage. Les mots nouveaux n'ont plus la même simplicité,
ils expriment par l'association des termes primitifs,
des propositions tantôt figurées, tantôt relatant un
fait historique et réel. Ces combinaisons nouvelles
sont aussi faciles à observer dans la langue Kabyle
que dans la langue basque : néanmoins, celle-ci
les reproduit dans une plus grande pureté et permet
de saisir, pour ainsi dire, au passage, des pensées
philosophiques surprenantes, des peintures de moeurs
qui ne laissent rien à désirer.
Dans la langue des
descendans de Tubal, " les hommes, ghizônac ",
sont des êtres possédant des coutumes, c'est-à-dire,
des lois non écrites, et comme la coutume, ou loi non
écrite, est la manifestation de la volonté réglée par
la raison, cette définition de l'homme par le terme
" ghizônac " se rapporte parfaitement
aux définitions les plus exactes qui en aient été faites,
- guise (guaïse), coutume, - to
own (ôn), posséder. - La syllabe ac n'est
dans ce mot que la terminaison du pluriel.
Ces êtres à coutumes
conservaient précieusement le souvenir des actions hardies,
courageuses et les confiaient à la mémoire de leurs
enfants pour les transmettre à la postérité, et c'est
là le sens de " histoire, kondera "
- to con, apprendre par coeur, - to
dare (dére), oser avoir la hardiesse -.
L'habitude d'apprendre
par coeur les actions d'éclat faites par
les guerriers, ne prouve pas cependant que l'écriture
fut alors inconnue. Le basque possède le verbe " écrire,
ichkiribatzia. ". L'existence de ce verbe
dans la langue suppose évidemment l'emploi de caractères
propres à fixer et à transmettre la parole. Nous ignorons
sans doute la forme des caractères dont les Basques
faisaient usage ; mais cette forme importe peu,
puisqu'elle varie avec chaque nation. Nous ignorons
encore sur quel papier ils traçaient les caractères
de leur écriture ; toutefois, il serait injuste
de leur refuser la connaissance et l'emploi d'une substance
solide et légère telle qu'étaient les minces lames fournies
par le papyrus d'Egypte. Les lames ou tuniques formant
la tige du papyrus étaient au nombre de vingt environ.
Chaque tunique faisant une feuille, on conçoit qu'une
seule tige d'un arbuste de dix pieds de hauteur devait
fournir de nombreuses feuilles de toute longueur. Ces
feuilles pressées, battues, collées, et polies étaient
l'objet d'un commerce important dans le monde ancien,
et tous les peuples avaient la faculté d'user de papyrus
pour écrire les contrats de vente et d'achat, les lettres
et les conventions entre particuliers. Nous donnons
ces détails à cause de l'expression fort curieuse " quire "
renfermée dans le verbe basque écrire, " ichkiribatzia. "
Quire se traduit en celtique par " une main
de papier " et les mots réunis dans ichkiribatzia
affirme qu'écrire, c'est avoir la démangeaisons d'ajouter,
d'accumuler, d'entasser les mains de papier, - to
itch, démanger, - quire (qouaïre),
une main de papier, - to heap (hip),
entasser, accumuler, - to add, ajouter
-.
Le teint brun qui
fait distinguer avec tant de facilité les Ibères des
Celtes, est rappelé dans le mot " visage,
bisaiya " ; - bice (baïce),
vert pâle, - high (haï), fort foncé en
parlant d'une couleur.
Parmi les Celtes
on comptait trois classes distinctes de personnes :
les prêtres, les nobles et le peuple. Cette constitution
se retrouve aussi dans la nation Tubalienne, puisque,
à la mort d'un Ibère, l'héritier vassal payait une redevance
au seigneur du fief : cette particularité est dévoilée
par le terme " heriotzea, la mort ",
car heriot en langue celtique, signifie la redevance
payée par l'héritier au seigneur du fief à la mort du
vassal. Au reste, les usages des celtes semblent revivre
dans la langue basque ; ainsi un mort s'exprime
par " hilbat ", c'est-à-dire une
éminence, hill, un tumulus : la syllabe
bat dans hilbat est un article indéfini répondant
en français à un et une. L'expression hilbat annonce
que les Ibère confiaient leurs morts à la terre, et
cependant il est certain que, au moins pendant quelque
temps, ils les ont livrés aux flammes. L'usage de brûler
les morts sur un bûcher a bien pu s'introduire parmi
les Ibères d'Espagne, tandis que à l'époque de la formation
de leur langue ils suivaient la pratique des autres
peuples qui les ensevelissaient.
On sait combien
ce peuple se plaisait aux combats : le bruit des
armes le faisait sourire, et mourir sur le champ de
bataille était la seule ambition d'un guerrier :
aussi il n'y a rien de surprenant à ce que le terme
mourir " hiltzia ou hiltzea " présente
l'image de l'épée, - hilt, poignée d'une épée.
Le " fer,
burdina ", ce métal pesant, - to burden,
charger embarrasser, - redoutables dans leurs mains
guerrières, n'était lourd qu'au bras du lâche ;
pour celui-là seul c'était un fardeau, une charge et
un embarras.
Soldat invincibles,
ils ne pouvaient supporter le déshonneur d'une défaite ;
être vaincus, c'était pour eux avoir à subir, honteusement
assis sur un banc de leur demeure, les huées outrageantes
de l'ennemi : telle est la signification pittoresque
de " vaincu, benzutua " - to
bench, asseoir sur un banc, - hut, cabane
- hue (hiou), huée -.
Quelle ignominie
pour des hommes valeureux de se voir exposés, impuissants,
aux insultes et à la dérision, pendant que passe légèrement
et fièrement au milieu d'eux le triomphant " vainqueur,
benzutzaïla " - to bench, asseoir
sur un banc, - hut, cabane, - to sail
(sél), passer légèrement -.
Aussi bien les vainqueurs
devaient-ils être sans grande pitié, puisque le " massacre,
sackaïla " n'était pour eux qu'un orgueilleux
saccagement, - to sack, saccager, piller,
- highly (haïli), avec orgueil -.
La langue basque
présente dans la composition de ses mots des connaissances
matérielles qu'on n'oserait même soupçonner ; ainsi
elle assure que la partie des ports où ils amarraient
les vaisseaux était fermée par une écluse : c'est
là la signification de la " mer, itxasoa "
- to hitch, amarrer, - sasse, écluse,
- to oowe (ô), être obligé de -.
Hardis marins, les
Basques étaient exposés à des naufrages désastreux et
ils avaient renfermé dans l'expression elle-même de
" naufrage, urigaldua ", ce fait
certain ; se hâter de courir directement devant
le vent, - to hurry, se hâter, - to
gale, courrir devant le vent, - due (diou),
directement -.
Les Ibères avaient
leurs jours de travail et aussi leurs jours de fête :
travailler, c'était exciter à prendre les armes en toute
hâte ; tel était le " jour ouvrable,
haste eguna ", - to haste,
se hâter, - to egg, exciter, - gun,
arme -. Mais lorsque arrivait le " jour de
fête, besta eguna ", malheur à celui qui courait
aux armes, car il était violemment maltraité par le
bâton - to baste (béste) bâtonner,
maltraiter, - to egg, exciter, - gun,
arme.
" L'obscurité,
ilhuntasuna " seule interrompait les fatigues
de la chasse journalière - to heal (hil),
apaiser, - to hunt, chasser -, et lorsque,
dans leurs courses vagabondes, la lassitude les obligeait
à prendre un repos momentané dans l'ombreuse profondeur
des bois, cette " ombre, itzala "
dévorait l'excès de leur chaleureuse ardeur - to
eat (it) dévorer, - zeal, ardeur,
- et plaçant sous leur tête une pierre ou un tronc d'arbre,
ils appelaient à eux le " sommeil, loghitea "
- log, bûche, billot, - to hit,
toucher, atteindre -.
Les demeures des
Ibères étaient ce qu'elles sont encore aujourd'hui,
du moins pour la partie de la population la plus indigente.
Ils habitaient des cavernes qu'ils perçaient pendant
les jour de pluie et de " mauvais temps, dembora
tcharra " - den, caverne, to
bore, percer, - shower (chaoueur)
ondée, giboulée -.
Ils les garnissaient
de branches d'arbres lorsque revenait le " beau
temps, d'embora ederra " - den, caverne,
- to bore, percer, - to edder,
garnir de fagots -.
Qu'on ne soit point
surpris de ces affirmations de la langue basque, puisque
dans notre siècle encore, en Espagne, les familles les
plus pauvres vivent dans les cavernes ou grottes creusées
de leurs mains. La correspondance suivante insérée dans
le journal l'Eclair, numéro du 7 juin 1885, donne
à ce sujet quelques détails qui ne sont pas sans importance.
Le correspondant se rendant à Burjasot, à la suite de
la commission officielle envoyée pour étudier les mesures
à prendre contre le terrible fléau du choléra, écrit
à la date du 6 juin :
" En arrivant,
nous avons appris que dans les dernières vingt-quatre
heures, il y avait eu dix cas et six décès. Vous savez
que ce village compte à peine 2,500 habitants. Nous
allâmes visiter quelques cholériques.
" Nous
avons trouvé un vieillard dans une de ces grottes qui
servent de demeure à une partie de la population pauvre.
C'est là une particularité fâcheuse dans les circonstances
actuelles. On se sert d'abord des excavations qui se
trouvent déjà faites au-dessus du sol ; puis on
les agrandit suivant les besoins et l'augmentation de
la famille..etc "
On peut voir là
qu'il n'est point nécessaire de recourir aux siècles
passés pour rencontrer des troglodytes, et qu'il est
bien inutile d'imaginer à grand frais des systèmes de
civilisation progressive pour l'humanité.
Il ne faudrait pas
croire que les Basques fussent exclusivement chasseurs.
L'agriculture était certainement en honneur parmi eux,
et le terme " hildua " qui désigne
la terre que soulève la charrue en creusant le sillon
- hill, éminence, - due (diou),
convenable, - montre que le labour soigné et profond
ne leur était pas inconnu. Ils préféraient d'ailleurs
les productions du sol aux métaux précieux existant
abondamment dans leur pays, puisqu'ils fermaient les
yeux au lieu de les ouvrir avidement, lorsque en hersant
les champs, leurs regard étaient frappés par l'éclat
de " l'argent, cilharra " que leur
travail amenait à la surface de la terre cultivée, -
to seel (sil), fermer les yeux,
- to harrow, herser -.
Les noms de quelques
mois de l'année se rapportent aussi aux productions
du sol et aux travaux essentiels qu'on devait exécuter.
Nous pouvons examiner brièvement la composition et le
sens de ces noms.
" Janvier,
Urtharrilla. " Le mauvais temps du mois de
janvier arrête les travaux de ceux qui voudraient passer
la herse dans leurs champs, - to hurt,
nuire, - to harrow, herser, - to
will (ouil) désirer, vouloir -.
" Février,
Otsaïla. " La chaleur est suffisante pour
déterminer la débâcle des glaces des côtes du Pont-Euxin
et permet de mettre à la voile - hot, chaud,
- to sail (séle), mettre à la voile
-.
" Mars,
Martchoa. " Les pluies continuelles de mars
changent forcément les terrains en marécages - marsh,
marais, un lieu marécageux, - to owe (ô),
devoir -.
" Avril,
Aphirila. " Désirer que les céréales présentent
bientôt l'image de l'épi - to ape, présenter
l'image, - ear (ir) épi de blé, - to
will (ouill), désirer.
" Mai,
Maiyatza. " Aux épis souhaités viennent s'adjoindre,
en mai, les brillantes fleurs des champs - to
may (mé), cueillir des fleurs, - to
add, ajouter -.
" Juin,
Erearoa. " S'agiter pour passer la herse dans
les champs - to hare (hère), s'agiter,
- to harrow, passer la herse -.
" Juillet,
Uztaïla. " Différer les grandes réunions,
les assemblées, sans doute à cause de la chaleur - to
hustle, remuer ensemble, - to while
(houaïle), différer -.
" Août,
Agorilla. " Les ruisseaux cessent de couler
- ago, passé - to rill, couler,
ruisseler -.
" Septembre,
Bûruïla. " Désirer de se terrer, de s'enfermer
dans les cavernes affectées à l'habitation, - to
burrow (beurrô), se terrer, se retirer
sous terre - to will (ouill) vouloir,
souhaiter -
" Octobre,
Urria. " Se hâter dans les travaux des champs
- to hurry (heurri), se presser.
" Novembre,
Hazila. " La brume se traîne sur les collines
- to haze, faire un temps brumeux, - hill,
colline -.
" Décembre,
Abendoa. " Se couvrir de vêtements de laine
- abb, trame de laine, - to endue
(endiou), se revêtir.
Les périphrases
employées dans la langue basque sont plus sensibles
encore dans l'expression de certains faits naturels
comme le lever et le coucher du soleil, le lever et
le coucher de la lune.
" Le lever
du soleil, iruzki atheratzea " présente le
sens suivant : celui qui est fatigué, déteste d'entendre
bourdonner dans l'air - to hear (hir),
entendre, - to huzz (heuzz), bourdonner,
- sky (skaï) air, - to hatter,
harasser, - to hate, détester -.
" Le coucher
du soleil, iruzki sartzea " accuse une formation
semblable : le cultivateur arrivé au soir, déteste
d'entendre bourdonner dans l'air, - to hear
(hir) entendre, - to huzz, bourdonner,
- sky, air - sart, terrain cultivé -.
" Le lever
de la lune, ilhargi atheratzea. " L'homme
harassé de fatigue déteste de vouloir prêter l'oreille
aux cris, - to will (ouill), vouloir,
- to harck, prêter l'oreille, - hue
(hiou), cri, - to hatter, harasser,
- to hate, détester -.
" Le coucher
de la lune, ilhargi sartzea. " Le cultivateur
désire de prêter l'oreille aux cris, - to will
(ouill) désirer, - to harck, prêter
l'oreille, - hue (hiou), cri, - sart,
terrain cultivé -.
Examinons encore
d'autres expressions dont l'explication servira à placer
la langue basque dans tout son jour, c'est à dire, comme
dérivant pleinement de la langue primitive.
" Le matin,
goïza " ; marcher avec facilité - to
go, marcher, - ease (ize) ;
aise, facilité -
" Midi,
eghuerdi " ; moment où cesse la croissance
de la lumière solaire et où commence sa décroissance
- to egg, pousser, - hour (haour),
moment, heure, - day (dé), jour -.
" Le soir,
arratxa " ; courir en hâte vers le logis
- to hare, courir - rath, en hâte
-.
" Minuit,
gaûherdi " ; aller vers l'heure, le moment
du jour - to go, aller, - hour
(haour), heure, - day (dé), jour
-.
" Un champ,
landa bat. " - Land, terre, - bat correspond
à un.
" Une
source, ithurri beghi bat. " Commencer à hâter
sa course - heat (hit), course, - to
hurry, hâter, - to begin (biguin),
commencer.
" Une
fontaine, ithurri bat. " Précipiter sa course,
- heat (hit), course, - to hurry,
précipiter.
" Cabane,
etchôla. " Une foules de têtes sous le même
toit, - head (hèd), tête, - shoal
(chôl), une foule, une troupe.
" Epingle,
ichkilin. " L'extrême propreté était bien
loin de briller dans les hôtelleries où s'arrêtaient
d'infortunés voyageurs consciencieusement armés d'une
épingle : on comprend aisément de quels insectes
dégoûtants et agaçants il est ici question, - to
itch, démanger, - to kil, tuer,
- to inn, loger dans une auberge.
" Maison,
etchea. " Une tête qui médite, - head
(hèd), tête, - to chew (tchou),
méditer.
" Cave,
sotua. " Partie de la maison où l'on pourrait
devenir hébété à force de boire, - to sot,
devenir hébété à force de boire, - how (haou),
de quelle manière.
" Le tonnerre,
ihurtzuria. " Voir en haut l'éclair qui est
sûr de faire du mal, - sure (choure) sûr,
- to eye (aï), voir.
" Les
ténèbres, ilhumbeak. " Apaiser les bourdonnements,
les aboiements et les bêlements, - to heal
(hil), apaiser, - hum, bourdonnement,
- to bay (bé), aboyer, bêler -.
" S'aveugler,
itxutzea. " L'oeil se referme par l'effet
d'un coup, - to hit, donner un coup, to
shut (cheut) se refermer -.
" Se casser
l'os de la jambe, zango bat aûstea. " Gâter
l'os de la jambe, - shank, l'os de la jambe,
- bat, une - to waste (oueste),
gâter -.
" Pleurs,
nigarrac. " Refuser le nécessaire, - to
niggard, refuser le nécessaire -.
" Rival,
yelosstarria. " Pousser des cris d'horreur
à la vue de l'ennemi et l'attaquer pour le piller, -
to yell, pousser des cris d'horreur, -
to host, attaquer, to harry,
piller -.
" Famille,
maïnada. " Ajouter l'essentiel, c'est-à-dire
les enfants, - main, essentiel, - to add,
ajouter -.
" L'honneur,
ohorea. " Etre obligé d'avoir les cheveux
blancs, - to owe (ô), être obligé, - hoar
(hôre), qui a les cheveux blancs -.
Nous pourrions ainsi
interpréter une foule d'autres termes pris dans la langue
basque, mais comme ils sont moins intéressants que ceux
que nous avons cités, nous les passerons sous silence,
et nous terminerons cette série déjà assez longue par
une expression prouvant que de tout temps la grande
instruction et la doctrine élevée ont conduit les hommes
à la " gloire, loria, - lore, doctrine,
instruction, - to eye (aï), avoir
l'oeil sur -.
IV
LES CANTABRES. - LES IBERES.
LES KJOEKKEN-MOEDDINGS DU DANEMARK.
Le langage des Ibères
était de nature à surprendre vivement les Celtes :
aussi, tout étonnés de n'en point saisir le sens, ils
décorèrent les descendans de Tubal du nom de Cantabres,
- to cant, parler un certain jargon, -
abroad (abraud), à l'extérieur, - enveloppant
ainsi dans une expression parfaite le langage fort curieux
de ce peuple et son arrivée par mer dans la péninsule
Hispanique.
Les Ibères, en s'établissant
dans le Sud-ouest de l'Europe, ont choisi pour demeure
les Pyrénées en souvenir de leur séjour dans les montagnes
du Caucase. Ce choix avait bien sa raison ; car
en changeant de pays, ils n'entendaient point changer
de manière de vivre. Placés dans la région pyrénéenne,
qui était pour eux comme un point central, ils avaient,
en se dirigeant du côté du Nord, un magnifique terrain
de chasse comprenant toute la terre gauloise encore
déserte, où les fauves ne leur feraient point défaut.
Du reste, ils possédaient tout ce qui est nécessaire
pour de longues courses. Une santé de fer, un courage
à toute épreuve et l'habitude de chasser toute espèce
de bêtes sauvages. Ils n'avaient point à s'embarrasser
de provisions ; le gibier tué à la chasse suffisait
à des jours nombreux. Une seule chose était indispensable,
lorsque, rencontrant une caverne propre à servir d'abri
temporaire, ils désiraient préparer, à un ardent foyer,
le repas nécessaire ; c'était le silex, dont le
nom basque est suarria, c'est-à-dire, un trait de lumière
ou étincelle courant çà et là par l'effet du choc de
deux objets dont l'un, le silex, est penché de côté,
et l'autre, acier ou fer, est brandi, - to sway
(soué), faire pencher de côté, brandir, - to
hare, courir çà et là, - ray (ré),
trait de lumière. -
Les armes employées
dans leurs chasses lointaines ne différaient guère sans
doute de celles qu'ils avaient plus tard à la main dans
la lutte soutenue contre les Gaulois, et on ne peut,
sans injustice, leur refuser les armes de fer, puisque
ce mot existe dans leur langue. De longs mois pouvaient
s'écouler entre le départ des chasseurs Ibères et le
retour au foyer domestique, et ils mesuraient leur éloignement
au moyen de certains objets comme lamelles de pierre
tendre, ou bien morceaux de bois de renne, sur lesquels
ils marquaient par des lignes ou des encoches les jours
déjà écoulés depuis qu'ils avaient quitté leur demeure
habituelle. Dans la caverne de Bize (Aude) un explorateur,
M. C.Cailhol, a recueilli une lamelle de pierre assez
tendre portant nombre d'encoches sur les bords ;
dans la grotte d'Arignac (Haute-Garonne), M. Edouard
Lartet en fouillant le sol (1860), " y trouva
quantité d'ossements de l'ours des cavernes, de l'aurochs,
du renne, du cheval, etc.. " et dans une plate
forme placée au devant de la grotte, au milieu de débris
très intéressants, " une lame de bois de renne
accidentellement coupée aux deux bouts, dont l'une des
faces, parfaitement polie, offre deux séries de lignes
transversales également distancées entre elles, et dont
les bords latéraux sont marqués d'encoches plus profondes,
assez régulièrement espacées. M. Lartet voit dans ces
lignes et ces entailles des signes de numération, et
M. Steinhauer a émis l'idée que ce sont des marques
de chasse. " (3)
Des accidents multipliés
survenaient sans doute aux Ibères dans la poursuite
des fauves, plusieurs n'ont point revu le foyer et ont
été ensevelis dans les cavernes bien connues des chasseurs.
Dans la grotte d'Aurignac fermée par une dalle, " le
terrassier Bonnemaison découvrit, en 1852, les restes
de dix-sept squelettes humains. "
(4) L'abris de Cro-Magnon (Dordogne), fouillé par
M. Louis Lartet en 1868, lui a livré plusieurs squelettes
humains.
" Cet
abri, dit M. Louis Figuier, aurait servi, suivant M.
Louis Lartet, de rendez-vous de chasse, d'habitation
et enfin de lieu de sépulture. Sept morts y avaient
été inhumés ; on a pu recueillir les restes de
ces squelettes, mais trois crânes seulement sont à peu
près intacts.
" Est-il
permis, ajoute M. Louis Figuier, de savoir à qu'elle
race appartenaient les hommes de la sépulture de Cro-Magnon
et de se faire, par conséquent, une idée de la race
humaine qui a vécu dans nos contrées aux temps du grand
ours et du mammouth ? La race de Cro-Magnon n'est
pas aussi différente de toutes les races anciennes ou
modernes que le pense M. Broca. Selon M. Pruner-Bey,
tous les crânes décrits jusqu'ici, et se rapportant
à l'époque du grand ours et du mammouth, sont " analogues
à ceux des esquimaux et des lapons de nos jours. M.
Pruner-Bey appelle race mongoloïde primitive
ces premiers habitants de notre sol. Nous verrons plus
loin que des crânes et d'autres débris retrouvés en
Belgique, par M. Dupont, à solutré, dans le Mâconnais,
par M. de Ferry, et à Bruniquel par M.Brun, enfin les
mâchoires provenant d'Aurignac et d'Arcy-sur-cure, confirment
cette conclusion.
" Les
hommes appartenant à la race mongoloïde primitive
avaient la tête généralement arrondie, le visage taillé
en losange, les mâchoires et les dents un peu dirigés
en avant, enfin, selon toute probabilité, le teint brun
et les cheveux noirs et durs... Il existe encore des
restes de cette race mongoloïde primitive : ce
sont les Basques... "
(5)
Les Ibères ont donc
laissé des traces non équivoques de leurs habitudes
de chasseurs et les restes de grand ours et de mammouth
retrouvés abondamment dans les cavernes attestent que
la chair de ces animaux entrait dans leur alimentation.
Le nom porté par les Ibères confirme pleinement toutes
ces appréciations, en déclarant qu'ils étaient chasseurs
d'ours et que la chair des ours étaient leur nourriture
habituelle - to eat (it), manger,
- bear (bér), ours.
Le peuple Ibère
n'est point le seul qui ait laissé dans le sol des traces
sensibles de ses moeurs. Un autre peuple de notre Europe,
non seulement chasseur mais encore pêcheur a abandonné
la connaissance de son alimentation aux investigations
patientes des savants. Les détails donnés, à ce sujet,
par M. Louis Figuier sur les amas coquilliers du Danemark,
présentent un si grand intérêt que nous ne saurions
résister au désir d'en citer la partie la plus importante.
" Placée
au dernier rang, dit M. Louis Figuier, par l'étendue
de son territoire et le nombre de ses habitants, la
nation Danoise est pourtant l'une des plus grandes de
l'Europe par la place qu'elle a su conquérir dans les
sciences et les arts. Ce vaillant petit peuple possède
une foule d'hommes distingués qui font honneur à la
science. Les patientes recherches de ses archéologues
et de ses antiquaires ont fouillé la poussière des âges
pour ressusciter un monde disparu. Leurs travaux, contrôlés
par les observations des naturalistes, ont jeté un jour
éclatant sur les premières étapes de l'humanité.
" Aucune
terre n'est d'ailleurs plus propre que le danemark à
de pareilles investigations. Les antiquités s'y rencontrent
à chaque pas : il ne s'agit que de savoir les interroger
pour en tirer d'importantes révélations touchant les
" moeurs, les coutumes et l'industrie des
populations antéhistoriques. Le Musée de copenhague,
qui renferme des antiquités de divers états scandinaves,
est sans rival dans le monde.
" Parmi
les objets classés dans ce riche musée, on remarque
un grand nombre provenant des Kjoekken-moeddings.
" Et d'abord,
qu'est-ce que ces Kjoekken-moeddings, dont le nom est
si rude à prononcer pour une bouche française, et qui
nous apprend suffisamment qu'il s'agit ici de l'âge
de la pierre ?
" Sur
différents points des côtes danoises, particulièrement
dans la partie septentrionale, où la mer a découpé ces
criques étroites et profondes connues sous le nom de
fiords, on remarque d'énormes accumulations de
coquilles. En général, ces dépôts ne sont élevés que
d'un mètre au-dessus du niveau de la mer ; mais,
dans quelques lieux escarpés, leur altitude est assez
grande...
" Que
rencontre-t-on dans ces amas ? Une énorme quantité
de coquilles marines, et surtout de coquilles d'huîtres,
des ossements brisés de mammifères, des restes d'oiseaux
et de poissons, enfin des silex grossièrement taillés.
" On avait
pensé d'abord qu'il ne s'agissait là " que
de quelque banc de coquilles fossiles, terrain autrefois
submergé et qui aurait été rendu apparent par un soulèvement
du sol, dû à une cause volcanique. Mais un savant danois,
M. Steenstrup combattit cette opinion en se fondant
sur ce fait, que les coquilles proviennent de quatre
espèces qui ne vivent jamais ensemble, et qu'elles ont
dù, par conséquent, être rassemblées par l'homme. M.
Steenstrup faisait également remarquer que ces coquilles
avaient appartenu, pour la plupart, à des individus
arrivés à leur pleine croissance, qu'on n'y en voyait
presque jamais de jeunes. Une telle singularité indiquait
évidemment une intention raisonnée, un acte de la volonté
humaine.
" Lorsqu'on
eut découvert dans les Kjoekken-moeddings tous les débris
que nous avons énumérés, lorsqu'on y eut trouvé des
restes de foyers, sortes de petites plates-formes qui
conservaient encore la trace du feu, on devina l'origine
de ces immenses amas coquilliers. Il y avait eu là des
peuplades qui vivaient de pêche et de chasse, et qui
jetaient autour de leurs cabanes les restes de leur
repas, consistant surtout en coquillages. Peu à peu
ces débris s'étaient accumulés, et avaient constitué
les bancs considérables dont il s'agit. De là le nom
de Kjoekken-moeddings, composé de deux mots :
" Kjoekken, cuisine, et moeddings,
amas de rebuts. Les Kjoekken-moeddings sont donc
les rebuts des repas des populations primitives
du Danemark.
" ...
Il est bon de faire remarquer que le Danemark n'a pas
le privilège des amas de coquilliers. On en a découvert
en Angleterre, dans le pays de Cornouailles et le Devonshire,
en Ecosse, et même en France, près d'Hyères (Bouches-du-Rhône).
" Les
espèces de mollusque dont les coquilles forment la masse
presque entière des Kjoekken-moeddings sont l'huître,
le cardium, la moule et la littorine.
" Les
arêtes des poissons se trouvent en grande abondance
dans les amas coquilliers. Elles appartiennent au hareng,
au cabillaud, à la limande et à l'anguille. On peu en
inférer que les habitants primitifs du Danemark ne craignaient
pas de s'aventurer sur les flots dans de frêles esquifs :
le hareng et le cabillaud ne se pêchent en effet qu'à
une assez grande distance des côtes.
" Les
ossements des mammifères sont aussi fort répandus dans
les Kjoekken-moeddings. Les plus communs sont ceux du
cerf, du chevreuil et du sanglier, qui, au dire de M.
Steenstrup, y figurent pour les 97 centièmes. Les autres
proviennent de l'urus, de l'ours brun, du loup, " du
renard, du chien, du chat sauvage, du lynx, de la martre,
de la loutre, du marsouin, du phoque, du rat d'eau,
du castor et du hérisson.
" De quelques
espèce d'oiseaux dont on recueille les restes dans les
Kjoekken-moeddings, la plupart sont aquatiques, fait
qui s'explique naturellement par la situation de l'homme
sur les bords de la mer. "
(6)
L'interprétation
par la langue celtique de Kjoekken-moeddings confirme
et éclaire puissamment l'exposé de M. Louis Figuier
sur les amas coquilliers du Danemark. Ces amas sont
vraiment des rebuts de repas, et le mot savamment combiné
de Kjoekken-moeddings indique avec assurance,
que l'on rejetait tout ce qui aurait été douloureux
à la bouche, c'est-à-dire, les arêtes aiguës, les entrailles
et la tête des poissons - jaw (djâu),
bouche, - to ake (éke), être douloureux,
- keen (kin), aigu, - maw (mâu),
panse, - head (hèd), la tête, - to
ding (digne), jeter avec violence, - jawakekeen-mawheadding
-.
Le peuple dont les
rebuts de repas ont produit les amas coquilliers est-il
tellement primitif que l'histoire n'en ait conservé
aucun souvenir ? M. Louis Figuier signale avec
juste raison des amas semblables en Angleterre, dans
le pays de Cornouailles et le Devonshire, et cela n'est
guère surprenant, puisque la tribu de pêcheurs qui a
fait les kjoekken-moeddings du Danemark, a pu, du moins
pendant quelque temps, conserver ses moeurs anciennes,
quand elle s'est emparée de l'Angleterre d'une manière
définitive. Cette tribu appartenait aux Tectosages établis
entre le Rhin et l'Oder ; c'était celle des Angles,
- to angle, pêcher à la ligne, - et ce
nom significatif dit trop haut les occupations habituelles
de ce peuple, pour que l'on puisse sérieusement refuser
de le reconnaître comme l'auteur des Kjoekken-moeddings.
Cette digression
sur les amas coquilliers du Danemark ne doit point nous
faire perdre de vue les Ibères et leurs chasses dangereuses
au grand ours des cavernes. L'habitude de la chasse
à l'ours n'est pas encore disparue des moeurs des Basques,
et, chose remarquable, dans les contrats de mariage,
les pères de famille, aujourd'hui même, attribuent en
dot à leurs enfants une part de possession d'ours, soit
un quart, un tiers ou une moitié, suivant le nombre
des enfants à doter. Les receveurs français de l'enregistrement
connaissent très bien cette particularité, et ne négligent
point de percevoir les droits de l'Etat sur cet apport
en valeur d'ours.
On ignore l'époque
précise où les Ibères vinrent aborder sur la terre d'Espagne.
Quelques historiens fixent leur émigration dans l'année
523 après le déluge, c'est-à-dire, 1824 ans avant jésus-Christ.
Ce serait ainsi dans le même siècle où Inachus, le plus
ancien de tous les rois connus par les Grecs, fonda
le royaume d'Argos, tandis qu'en Orient, Abraham laissait
par sa mort (1821 avant jésus-Christ) son fils Isaac
héritier de sa foi, de sa puissance et des promesses
divines.
V
LES GASCONS. - LES OCCITANI.
LES AQUITAINS ET LEURS TRIBUS.
- AUCH.
BORDEAUX.
Les Celtes avaient
imposé aux descendans de Tubal certaines dénominations
dans lesquelles se révélaient des coutumes que le siècles
n'ont pu effacer. Ainsi, le nom de Vardulles a été donné
à une tribu ibérienne à cause de l'habitude de ces peuples
de conserver sur leurs épaules, et le jour et la nuit,
une espèce de manteau - to ward, garder,
- hull, couverture extérieure, manteau, - et
on sait que les fils des Vardulles ne dérogent point
à cet usage.
Il n'entre point
dans notre pensée d'examiner tous les noms des tribus
ibériennes ; il faut faire néanmoins une exception
bien méritée pour les Vascons ou Gascons.
" D'après
l'histoire, les Basques avaient le privilège de former
l'avant-garde des armées carthaginoises, et de se mesurer
les premiers avec l'ennemi. " Leur réputation
de courage indomptable était si bien établie, que " César
n'osant point traverser la Vasconie, tant il les redoutait,
se rendit en Espagne, pour éviter leur rencontre, par
la vallée d'Aspe, dans le Béarn. "
(7)
Les Gascons ont
donné leur nom à notre Gascogne française. On ne peut
guère dire que leur établissement dans l'Aquitaine ait
été un envahissement, car les Aquitains étaient pour
eux des frères, et les Gascons étaient venus à leur
secours pour combattre le joug de la domination que
Clovis cherchait à leur imposer. Nous les voyons d'abord
sous les enfants de Clovis établis jusqu'à la rive droite
de l'Adour, et plus tard, vers l'année 626 après Jésus-Christ,
occupant la Novempopulanie tout entière qui désormais
s'appelle Gascogne.
Ils ont reçu leur
nom étrange de la chaussure particulière qu'ils avaient
adoptée et que leurs descendans n'ont point abandonnée.
Gaskins, en langue celtique, signifie une large
chaussure à l'antique. C'est la sandale qu'en Languedoc
on nomme spardillo, en Catalogne spadrilla, et
que les Basques appellent spartinac. Il est loin
de manquer de sens le mot spartinac : il est composé
du verbe to spar, préluder au combat,
et de l'adjectif thin (thinn), délié,
clair-semé, peu nombreux.
Cette chaussure
légère permettait aux Basques de se livrer à la guerre
d'embuscades : doués d'une agilité rare, et pour
ainsi dire insaisissables, ils avançaient peu nombreux,
préludant au combat par des coups sûrs et isolés qui
devaient singulièrement étonner leurs ennemis. Ce terme
spartinac nous montre dans son vrai jour le caractère
du génie guerrier des Basques : ils étaient dans
ces temps reculés ce qu'ils sont encore aujourd'hui,
des guerrilleros.
Après nous avoir
donné la signification des noms des tribus ibériennes,
la langue celtique nous expliquera avec la même facilité
ceux des tribus vivant dans l'Aquitaine. Dans cette
partie de la Gaule, la famille celtique a laissé les
traces les plus grandes et les plus fortes de son mélange
avec la famille ibérienne. Tous les auteurs ont reproduit
les traits différents de caractère qui séparent les
Ibères et les Celtes : ceux ci étaient gais, légers,
ardents, aimant les combats et prompts à l'attaque ;
les Ibères au contraire étaient graves, sérieux, presque
sombres, aimant aussi la guerre et la soutenant avec
une opiniâtreté invincible. Lorsque les deux peuples
se sont rencontrés, le choc a dû être terrible. Après
avoir combattu pour la possession du pays, rapporte
Diodore de Sicile, les Celtes et les Ibères l'ont habité
en commun, en vertu d'un accord pacifique, et ils se
sont mêlés par des alliances. De ce mélange est sortie
la nation Celtibérienne, dans laquelle le sang ibère
est resté prédominant.
Les Aquitains qui,
d'après leurs traditions, ne seraient pas issus des
Celtes, appartiennent à la famille Celtibérienne, car
s'ils se rapprochent fortement des Ibères par les traits
et les moeurs, ils n'en ont pas moins adopté les habitudes
et les institutions des Celtes. Nous en présenterons
une preuve dans l'institution des soldures, qui
nous paraît être absolument celtique quoiqu'on l'attribue
généralement à la nation ibérienne.
" Une
institution qui lui est particulière (à l'Aquitaine),
et qui est étrangère aux Gaulois, dit le très estimable
auteur de l'Histoire de la Gascogne, l'abbé Monlezun,
est celle des solduriens, ou plutôt saldunes (de l'Escualdunal,
zaldi ou saldi, cheval ; salduna, qui a un cheval,
cavalier, l'eques romain) ; on nommait ainsi des
soldats qui se vouaient à un chef, partageaient à jamais
sa destinée ou plutôt s'identifiaient tellement avec
lui qu'il n'est pas d'exemple qu'un seul lui ait jamais
survécu. (8) Dès que le
chef succombait, on les voyait chercher dans la mêlée
un mort glorieuse, et s'ils ne pouvaient l'y trouver,
ils revenaient se percer sur le corps de celui qui avait
leur foi. "
On peut observer
que dans le récit de la guerre contre les Aquitains,
César parle seulement de l'institution des soldurii,
sans affirmer d'ailleurs que les soldures n'existassent
point dans les autres parties de la Gaule. Ce terme
de soldures, qui dans la langue basque n'offre aucune
idée à l'esprit, présente, au contraire, dans la langue
des Tectosages, un sens parfaitement en rapport avec
lui, et accidents de la guerre ne les sépareront pas ;
la vie, à la mort ; il vivra ou mourra avec lui,
et les accidents de la guerre ne les sépareront pas ;
la vie du soldure ne durera pas plus que la vie de son
chef. - Soul (sôl), vie, âme. - to
dure (dioure), durer.-
De nos jours
encore, le soldat ne se nomme-t-il pas soldier, dans
l'anglo-saxon ? D'où provient ce soldier, sinon
de soldure (soldioure), et comment ce terme existerait-il
dans l'anglo-saxon, si l'institution des soldurii eût
été particulière aux Ibères ? Cette institution,
qui, nous semble-t-il, est commune aux Celtes et aux
Celtibères, nous indique comment, sur le sol aquitain,
s'était opérée la fusion des deux familles.
Le nom d'Occitania
a été employé pour désigner l'Aquitaine. "
Charles VII, dans l'ordonnance portant érection du Parlement
de Tolose, la nomme Patria Occitania : ce
qui a donné sujet au pape Innocent VI, dans son registre,
d'appeler ce païs Occitania. Mais communément
et le plus souvent il est nommé dans les anciens actes
patria linuae Occitaniae. " (9).
L'auteur des Mémoires
de l'Histoire du Languedoc voudrait, à cause de la première
syllabe d'Occitania, appliquer ce terme au languedoc,
mais cette expression, désassemblée et interprétée par
la langue celtique nous montre avec la dernière évidence
que les Occitani étaient les habitants des côtes maritimes
qui enserrent le golfe de Gascogne, c'est-à-dire, les
Aquitains et les Cantabres.
La réputation des
Basques et des Cantabres comme intrépides marins n'a
jamais été contestée, et ce n'est pas sans raison qu'ils
s'attribuent l'honneur d'avoir, les premiers, donné
la chasse à la baleine. Du reste, si les baleines tombaient
peut-être rarement sous leurs coups, il n'en était pas
de même des marsouins, et cette chasse habituelle aux
marsouins leur a valu le nom d'Occitani - hog-sea
(hogsi), marsouin, - to hit, frapper,
- hand, la main - hogsihithand. - Le terme
Occitani était donc un nom général désignant les pêcheurs
du golfe de Gascogne. Les Celtibères de l'intérieur
du pays compris entre l'Océan, les Pyrénées et la Garonne,
avaient reçu une autre dénomination, générale aussi,
celle d'Aquitani. Les Basque appellent dit-on, leur
langue, l'Escualdunac : c'est le langage des dompteurs
de chevaux, dompteurs au visage sombre et refrogné -
scowl (skaoul), air sombre et refrogné,
- to down (daoun), dompter, - hack,
cheval.- Le titre de dompteurs de chevaux n'appartient
pas aux seuls Basques, il doit être partagé par les
aquitani, et cette communauté de goûts et de moeurs
nous semble un trait remarquable d'affinité, qu'il ne
faut point négliger.
Il eut été difficile
aux Aquitains d'être de mauvais cavaliers, car leur
pays était fécond en chevaux renommés.
Le savant Bénédictin,
Dom Martin, à qui les auteurs modernes ont emprunté
les détails les plus curieux sur les moeurs, le gouvernement
et la religion des celtes, comprenait que cette production
de magnifiques chevaux avait eu une grande influence
sur le nom donné à l'Aquitaine. Aussi avance-t-il que
ce pays s'était d'abord appelé Equitaine, du latin,
equus, cheval. La sagacité remarquable du docte
religieux n'était guère en défaut, car c'étaient encore
de hardis dompteurs de chevaux, que ces Aquitani - hack,
cheval, - to cow (kaou) intimider,
- to hit, frapper, - hand, main,
- hackcowhithand. -
La passion du cheval
est-elle disparue du coeur des Aquitains modernes ?
Il est certain qu'elle possède encore le même degré
de vivacité, malgré les changements apportés par les
siècle dans les habitudes : les exercices équestre
d'un cirque quelconque suffisent, en effet, pour exciter
dans l'âme des Aquitains et des Gascons un intérêt et
un enthousiasme qui ne saurait être contenus.
Les tribus qui vivaient
dans l'Aquitaine étaient au nombre de quarante environ,
parmi lesquelles neuf principales ont fait donner par
les Romains à ce pays le nom de Novempopulanie. Nous
examinerons les nom de quelques-unes de ces tribus avec
ceux de plusieurs villes, et nous constaterons qu'ils
appartiennent tous à la langue celtique.
Les Tarbelli occupaient
les côtes de l'Océan, et Ausone n'hésite pas à appeler
le golfe de Gascogne, l'Océan Tarbellien. Strabon prétend
que leur pays était riche d'un or excellent : cependant
les mines d'or de la contrée n'étaient pour rien dans
le nom qu'ils portaient. Marins soigneux et prévoyants,
ils savaient goudronner leurs barques légères pour lutter
contre l'action destructive des eaux de la mer - to
tar, goudronner, - to belly, bomber.-
A l'extrémité de leur territoire, du côté de l'Espagne,
les Tarbelli possédaient une ville, Lapurdum, dont le
nom a servi plus tard à désigner le pays de Labour ou
Labourdan. On croit que c'est Bayonne
(10) Lapurdum, l'ancien Bayonne, devait être placé
sur les bords de la mer, puisque les flots de l'Océan
Tarbellien arrivaient jusqu'à lui, - to lap,
lécher, - ord, bord, - Lapord. -
Les bigerriones
dont parle César, occupaient le pays dont Tarbes est
aujourd'hui le chef lieu.
" De bigerriones
est venu le nom de bigorre qui désignait anciennement
un château fort défendant la ville de Tarbes. Deux de
ses premiers pasteurs, Aper, dans le concile d'Agde,
et St-Julien dans le quatrième concile d'Orléans, s'intitulent,
l'un, évêque de la cité de Bigorre, civatis Bigorritanae,
et l'autre, évêque de la cité Bigerricae. Grégoire de
Tours ne la nomme jamais autrement. "
(11)
Quelques auteurs
ont cru pouvoir faire dériver Bigorre de deux mots basques,
bis, deux, gora, hauteur ; mais cette
interprétation par le basque n'offre aucun sens précis.
Ausone appelle ce
petit peuple bigerri, et parait bien qu'il nous a transmis
avec le véritable nom, la prononciation la plus exacte.
Ces montagnards étaient des dévastateurs, des pillards
dont l'intrépidité n'avait jamais fléchi. C'est là le
trait de moeurs retracé dans Bigerri d'Ausone - big,
courageux, to harry (herri), piller,
dévaster -.
Les Auscii formaient
dans l'Aquitaine la tribu la plus puissante. Les anciens
géographes donnent à leur ville principale le nom de
climberris. Nous croyons bien à une erreur de leur part ;
ils n'ont point saisi le sens exact de ce terme, distinctif
d'une contrée entière, car Auch n'a jamais pu voir varier
son nom qu'il a emprunté aux Auscii. Du reste, il nous
semble qu'on peut découvrir la vérité par la signification
de Climberris qui devait s'appliquer à toute la contrée
comprenant aussi bien la ville d'Auch que celle d'Eluse.
Tout ce pays produisait des baies et des grains - clime,
région, pays, - berry, baie, grain, - Climeberry
-. Pourquoi aurait-on attribué à une seule ville la
production des grains et des baies de raisins, dès lors
que c'était là une production générale de la région ?
Et qu'on ne soit pas étonné de voir les baies de la
vigne, les raisins entrer dans la composition de Climberris,
car la vigne existait dans les Gaules à l'état sauvage.
Un temps considérable s'était écoulé peut-être sans
qu'on ait songé à sa culture, et l'histoire semble faire
honneur aux Grecs d'avoir enseigné aux Celtes à faire
le vin, ce qui nous paraît d'ailleurs fort douteux,
les Gaulois étant aussi avancés que les Grecs dans la
civilisation matérielle, et supérieurs aux fils de Javan
dans la sciences philosophique et religieuse.
Nous avons déjà
dit qu'Auch avait emprunté son nom aux Auscii et était
leur ville principale. En cherchant à donner à Auch
une prononciation celtique, on est forcé de dire Aouch
et c'est probablement l'appellation véritable de cette
ville, s'écrivant en anglo-saxon Ouch, et se
prononçant Aoutch.
Ouch signifie collier
d'or, enchâssure d'une pierre précieuse, et Auscii
désigne les ouvriers habiles, appliqués au travail des
métaux précieux et fabriquant ces magnifiques colliers
d'or dont les guerriers ornaient leur poitrine dans
les grands jours de joie qui, pour eux, étaient les
jours de combat - ouch (aoutch), collier
d'or, - hew (hiou), tailler -
Les Auscii pouvaient
aisément se rendre habiles dans les ouvrages d'or ;
ce métal était presque à fleur de terre dans leur région,
et divers historiens prétendent que les avides marchands
Grecs et Phéniciens, revenant dans leur pays, donnaient
pour lest à leur vaisseaux l'or recueilli dans les Pyrénées.
La richesse de l'Aquitaine
en chevaux avait séduit une fraction des Bituriges-Cubes
(du Berry), et ils se détachèrent du gros de la tribus
pour se fixer à l'embouchure de la Gironde. Les Bituriges-Cubes
avaient les mêmes goûts que les Aquitains. Comme eux,
ils étaient éleveurs de chevaux, prompts à bondir sur
leurs coursiers et habiles à se servir du frein, - bit,
frein, mors, - ure, usage, - itch, désir démangeaison,
- to cub, mettre bas, produire -.
Cette partie de
la tribu des Bituriges-Cubes, établie sur les deux rives
de la Gironde prit le nom de Bituriges-Vivisci. Le mot
Vivisci, en celtique vives (vaïvz), se
rapporte à une maladie des chevaux, maladie que les
Bituriges traitaient sans doute avec grand succès. Ils
avaient pour cité principale Burdigala (Bordeaux). Cette
ville devait être alors comme de nos jours le principal
entrepôt du commerce entre l'Océan et la Méditerranée.
Il est tout à fait instructif de voir Burdigala exprimer
l'idée d'une marine marchande et commerçante dans ces
temps si éloignés de nous, - board (bord)
le pont d'un vaisseau, - to higgle, revendre.
Au-dessous de la
rive gauche de la gironde, et tout à côté des Bituriges-Vivisci,
le littoral du golfe de Gascogne était occupé par les
Boii, - bow (bô), arc, - to hew
(hiou), tailler -.
Ces archers, placés
par des circonstances imprévues sur les bords de la
mer, devinrent d'excellents marins, et c'est probablement
ce qui, plus tard, les fit appeler Boates, - boat
(bôte), bateau, chaloupe.
(1) Jer.
c. 51. v. 27.
(2) Gen. c. IX. v. 18.
19.
(3)L'homme primitif, par
M. Louis Figuier.
(4) L'homme primitif, par
M. louis Figuier.
(5) L'homme primitif par
M. Louis Figuier, page 113.
(6) L'homme primitif par
M. Louis Figuier.
(7) Guide Français-basque
par M. L. Fabre.
(8) J.César, de bell. gall.
lib. III, 22.
(9) Mémoires de l'Histoire
du Languedoc par G. de Catel.
(10) Histoire de la Gascogne
par l'abbé Monlezun.
(11) Histoire de la Gascogne
par l'abbé Monlezun. Notes. |