Après avoir appliqué la langue des Tectosages
à interpréter le basque, nous pouvons tenter son efficacité
dans l'explication de Britanni et des noms celtiques des tribus
armoricaines.
La langue bretonne est,
croit-on, la vraie langue celtique parlée par nos aïeux. Que
les bretons aient conservé un nombre très considérable d'expressions
gauloises, c'est incontestable ; mais ils n'ont point
gardé cette langue dans sa pureté, et il suffit de jeter un
coup d'oeil sur leurs pronoms pour juger de l'altération profonde
de leur langage. Ce qui démontre au grand jour cette altération,
c'est la difficulté éprouvée par les Bretons eux-mêmes pour
éclaircir les dénominations de leurs anciennes tribus, et
surtout les noms les plus chers à leur patriotisme, ceux de
Britanni et d'Armorique.
Suivant Le Gonidec, Breton
ou Bretoun ou mieux Brizard, vient de Briz, qui signifie peint
de diverses couleurs. Lehuerou dit que Breton (Brython dans
les traditions gauloises) dérive de Bro, pays et de thon,
than, ou den, hommes, c'est-à-dire, hommes du
pays, indigènes. C'est là, malheureusement, tout ce qu'a pu
dévoiler le breton pour l'étymologie de Britanni. L'idiôme
de Tectosages sera plus heureux, nous l'espérons du moins,
tout en conservant une prononciation plus exacte. Britanni
dérive de to breath (brith), vivre, et
de to annoy (annoï), incommoder, ennuyer.
L'île de Bretagne devait sans doute être occupée par des hommes
vivant d'une manière incommode et dure. César, parlant de
son expédition militaire dans cette île, rapporte que les
anciens habitants en tenaient l'intérieur, tandis que les
côtes étaient au pouvoir des Belges venus du continent. Ces
Belges commencèrent à cultiver et à ensemencer les champs :
l'île était fort peuplée, les troupeaux très nombreux ;
les habitants de l'intérieur vivaient de lait et de viande,
ne semaient point de blé, et étaient vêtus de peaux.
(1) La privation volontaire de blé et de pain, l'alimentation
exclusive par le lait et la viande, les vêtements de peaux
avaient paru aux yeux du Neimheid constituer un genre de vie
assez dur et assez incommode pour faire nommer ces insulaires,
Britanni.
Le terme Armorique est
aussi une véritable énigme dans la langue bretonne. D'après
tous les auteurs, Armorique dériverait de armor, sur mer.
Mor en effet, signifie mer, en breton ; mais ar, que
signifie-t-il d'une manière sûre ? Et la terminaison
ique est-elle donc inutile et deviendrait-elle un simple ornement ?
Dans l'idiôme des Tectosages, armorique se décompose ainsi :
arm, bras, oar (ôr),
aviron, rame, to eke (ike), allonger,
perfectionner, c'est-à-dire, un bras qui se sert de
rames fort longues. Ce sens d'Armorique devient saisissant
de vérité, lorsqu'on se souvient des indications données par
César sur la marine Vénète, assez puissante pour rendre ce
peuple indomptable. Les vaisseaux armoricains à carène plate
défiaient les bas-fonds ; construits dans leur entier
en coeur de chêne, ils pouvaient se jouer du choc des éperons
romains ; leur proue et leur pouppe fort élevées, résistaient
admirablement aux vagues les plus fortes : les voiles
étaient faites de peaux, afin qu'elles ne fussent point déchirées
et mises en pièces par la furie des ouragans et des tempêtes.
(2)
Il n'est dons pas étonnant,
que construisant des navires à rebords si élevés, les marins
de l'Armorique aient dû se servir de rames fort longues, et
c'est là l'origine de leur nom, Armorici.
Parcourons encore cette
terre si intéressante de l'Armorique et nous y retrouverons,
par les dénominations de ses tribus et de ses cités, bien
des choses dignes de fixer l'attention.
La tribu la plus puissante
de confédération armoricaine était celle des Vénètes. Ces
marins redoutés étaient fort religieux ; mais ils ne
connaissaient pas de temple pour y prier : ils se réunissaient
en plein air, lorsqu'ils remplissaient leurs exercices religieux,
dédaignant de se mettre à l'abri des intempéries des saisons
pour accomplir les actions les plus nobles de la vie. Le nom
de Vénètes indique cette fière coutume, qui était d'ailleurs
commune à tous les Gaulois, tout aussi religieux que les Vénètes,
vane (véne), temple, to hate
(héte), détester .
Leur ville principale
était Dariorigum, aujourd'hui Vannes. Nous avons déjà constaté
l'habileté des Aquitains et des Bituriges à élever et dompter
les chevaux, et maintenant dans une autre partie de la Gaule,
nous pourrons nous convaincre de quels soins vigilants les
Celtes entouraient l'espèce chevaline ; to
dare, oser, to hew (hiou)
tailler, rig, cheval à demi châtré . Au sud
du Morbihan, près des côtes de la mer, se trouve Carbac, si
remarquables par ses alignements. Les pierres levées y sont
rangées en longues files régulières et figurent des allées
dont la largeur varie entre quatre et huit mètres. Une distance
de sept, huit et dix mètres est ménagée entre chacune des
pierres levées. Les allées du centre sont plus grandes que
les allées latérales, et à une extrémité, on voit un grand
espace libre, semblable à une place publique.
On cherche depuis bien
longtemps la signification de ces alignements faits de pierres
levées et mesurant plusieurs kilomètres. S'il nous était permis
de hasarder une opinion sur ces alignements, nous serions
porté à y voir, non pas un monument religieux, mais bien un
lieu d'exercices, où les Gaulois se formaient à conduire avec
habileté, au milieu d'obstacles multipliés, leurs chariots
de guerre, armés de faux, leurs cobhains, kob,
cheval, to hem, entourer , et
on sait quelle adresse redoutable les Celtes y déployaient.
César en avait été si
vivement frappé qu'il n'a pu cacher son admiration. " Les
exercices journaliers, dit-il, les ont rendus tellement habiles,
qu'ils savent arrêter leurs chevaux dans la course la plus
fougueuse, dans les pentes les plus raides, et qu'ils les
font tourner de court : eux-mêmes sont accoutumés à courir
sur le timon, à se tenir sur le joug, et puis d'un bond à
se rejeter dans le char. "
(3)
Les alignements de Carnac
étaient bien disposés pour former l'oeil et la main des jeunes
Gaulois, obligés de conduire leurs chariots entre les pierres
levées qu'ils devaient s'étudier à tourner et à éviter.
Au reste, ce qui nous
porte à mettre en avant cette hypothèse, c'est le nom même
de Carnac, signifiant un chariot attelé d'un jeune cheval,
car, chariot, nag, jeune cheval.
Est-il inadmissible que ces longues files de pierres
levées de Carnac fussent, pour ainsi dire, un champ de courses,
où les Celtes montraient leur force et leur habileté en maîtrisant,
au milieu des obstacles, de jeunes et vigoureux chevaux ?
Les amateurs de monuments
mégalithiques peuvent voir à Locmariaguer, chez les Vénètes,
une allée couverte, dite de César. Locmariaguer est placé
tout près du lac de Vannes. Voici la composition de ce nom :
un lac qui empêche les chasseurs, loch, (lok)
lac, to mar, empêcher, yager
(iagueur), chasseur .
Tous les auteurs qui se
sont occupés des industries celtiques nous apprennent que
les tamis de crin sont d'invention gauloise ; mais ils
ne disent pas où était le lieu d'invention et de fabrication.
Sarzeau, dans la presqu'île de rhuis nous instruit amplement
à ce sujet, sarce (sarse), tamis, tissu de crin,
to sew (sô), attacher, coudre.
Au nord des Vénètes, était
établie la tribu des Curiosolites. Leurs mains façonnaient
ces voiles de peaux, dont se servaient les marins de l'Armorique
et qui avaient tant surpris César. Les Curiosolites étaient
les corroyeurs, obligés de coudre et d'attacher les peaux
puantes, to curry (keurri), corroyer,
to owe (ô), être obligé, to sew (sô),
coudre, attacher, olid, puant, fétide . Estce en souvenir
des Curiosolites que la ville de SaintMalo fait encore un
si grand commerce de cuirs et de peaux ?
Dans cette tribu et sur
les bords de la mer, existait Reginea, dont le nom seul indique
l'importance pour la marine armoricaine : on taillait
les agrès des vaisseaux, rigging (rigguign),
agrès, to hew (hiou), tailler .
Dans le terrain limitrophe
des Curiosolites, se trouvait une cité du nom d'Aleth, située
à peu près à l'endroit occupé aujourd'hui par la ville de
Saint Servan. La cité d'Aleth, allay (allé),
mélange, alliage, to etch, graver à l'eau forte
sur le cuivre , fabriquait-elle des ouvrages de cuivre et
de bronze, ou bien, a-t-elle reçu ce nom à cause du sol qui
aurait renfermé du minerai de cuivre ? Il est bien difficile
de se prononcer. Cependant notre Aleth du département de l'Aude
pourrait peut-être nous renseigner ; la similitude de
nom semble devoir provenir de la similitude d'industrie ou
de terrain contenant des métaux de même nature dans les deux
localités. L'industrie métallurgique a toujours été nulle
dans notre Aleth, et il n'existe rien dans les traditions
populaires qui permette même de soupçonner l'exploitation
de ses pyrites cuivreuses.
Le Neimheid a dû appliquer
une dénomination semblable à ces deux cités, si éloignées
l'une de l'autre, probablement à cause de leur sol renfermant
quantité de pyrites de cuivre mêlées à d'autres minerais.
La cité bretonne d'Aleth
appartenait à la tribu des Diablintes, to dye
(daï), teindre, colorer, able, habile,
to hint, inventer, suggérer ,
les ouvriers ingénieux et habiles qui savaient donner aux
tissus dont se composaient les vêtements des Celtes, ces couleurs
vives et variées dont ils aimaient l'éclat.
Les Diablintes possédaient
une autre cité appelée Fines, to fine,
affiner, purifier, haze (hèze), brouillard.
A t-on voulu dans la dénomination de Fines faire allusion
aux vapeurs semblables à des brouillards s'élevant au-dessus
des foyers d'affinage ? Situé à proximité d'Aleth, Fines
aurait bien pu posséder des foyers, destinés à purifier les
pyrites de cuivre provenant de cette localité. En admettant
cette hypothèse, qui n'est pas improbable, d'une fonderie
de cuivre ou de bronze, dans la ville de Fines, les fourneaux
ne devaient jamais s'éteindre, surtout si elle était dans
l'obligation de fournir les timons et les roues de bronze
aux habitants de Carife, dont l'industrie consistait à ajuster
les différentes parties des chariots celtiques, car,
chariot, to eye (aï), avoir l'oeil
sur, to fay (fé), ajuster .
Carife était à dix lieues au sud-est d'Aleth.
A l'ouest des Vénètes,
dans la partie de l'ancien comté de Cornouailles se terminant
au cap ou bec du Raz, vivaient les Corisopites. Pour bien
juger et apprécier cette contrée, il suffit d'en citer la
description faite par Châteaubriand qui connaissait sa chère
Bretagne : " Région triste et solitaire, enveloppée
de brouillards, retentissant du bruit des vents, et dont les
côtes hérissées de rochers étaient battues d'un Océan sauvage. "
Ces paroles sont la traduction fidèle et complète de Corisopites,
cor, coeur, hiss, sifflement,
sob, soupir, sanglot, to hit,
frapper, toucher . Les sifflements aigus, les gémissements
incessants produits dans les rochers par la furie des ouragans,
n'étaient-ils pas de nature à frapper, à attrister le coeur
des Corisopites ?
Les Agnotes, qui occupaient,
au nord des Corisopites, la pointe armoricaine appelée le
cap Finisterre, étaient, eux aussi, fatigués et tourmentés
par le mauvais temps et les orages, to hag,
tourmenter, naught (naût), mauvais .
Les Agnotes étaient compris
dans la tribu des Osismiens ou Osismii. Ces derniers avaient
reçu cette appellation à cause de l'abondance des marsouins
et des piettes qui fréquentaient leurs côtes, hog-sea
(hog-si), marsouin, smew (smiou),
piette, oiseau aquatique .
Placée sur la rive droite
de la Loire ou Ligeris, lickerish, délicieux
, la tribu des Namnetes s'était rendue célèbre par
son habileté à tendre des filets, name, réputation,
célébrité, to net, prendre au filet .
D'après Ptolemée, la cité principale des Namnetes était Condivicum,
aujourd'hui Nantes, to con, apprendre
par coeur, device (divaïce), invention
. Quelles inventions avaient donc fait dénommer cette
ville Condivicum, inventions que l'on apprenait par coeur ?
Y avait-il une école où l'on enseignait la pratique des arts
manuels, ou bien était-ce une école de navigation dans laquelle
les intrépides marins Vénètes venaient se former et se tenir
au courant de la science et des inventions nautiques ?
Il est toujours bien certain que Condivicum possédait un chantier
de construction pour les vaisseaux, puisque, dans le fleuve
baignant la ville, furent lancées, par ordre de César, les
galères romaines destinées à combattre la flotte des Vénètes,
qui comptait deux cent vingt navires.
(4)
II
LES REDONES. LES MONUMENTS CELTIQUES.
LES DRUIDES. LES CARNUTES.
Au nord de la tribu des Namnetes,
se trouvaient les Redones. On ne peut guère parler des Redones
sans rappeler à l'esprit les images des grandes pierres dont
les Bretons ont conservé les noms avec tant de soin. Il est
intéressant de connaître la pensée de la science moderne sur
ces monuments, pensée que M. Louis Figuier a parfaitement
rendue et traduite dans l'Homme Primitif. Nous citerons textuellement,
à ce sujet, quelques passages importants de ce livre.
" Une circonstance
heureuse et bizarre à la fois, écrit M. Louis Figuier, a rendu
extrêmement faciles, et en même temps certaines, les notions
que nous allons présenter à nos lecteurs. Ces tombeaux des
hommes de l'époque de la pierre polie, ces monuments funéraires,
ont été étudiés, décrits, fouillés d'une manière approfondie,
par les archéologues et les antiquaires, qui en ont fait le
sujet d'une foule de publications et de savants mémoires.
En effet, ces tombeaux ne sont rien autre chose que les dolmens,
ou les monuments celtiques ou druidiques, et ils ne se rapportent
nullement, comme on l'avait toujours pensé, aux temps historiques,
c'est-à-dire aux temps des Celtes ou des Gaulois, mais remontent
à une antiquité beaucoup plus haute, car ils appartiennent
à l'époque antéhistorique de la pierre polie.
Nous étudierons, avec
cette donnée explicative, les dolmens et autres monuments
dits mégalithiques, restes grandioses d'une époque ensevelie
dans la nuit des temps, énigmes colossales qui s'imposent
à notre raison et piquent au plus haut point la curiosité
de l'érudit et du penseur.
Les dolmens sont des monuments
qui se composent d'un gros bloc de rocher, plus ou moins aplati,
et posé horizontalement sur un certain nombre de pierres,
dressées verticalement elles-mêmes pour servir de supports.
La terre recouvrait ces
sortes de chambres sépulcrales et formait un monticule, mais
par la suite des temps, cette terre ayant souvent disparu,
on voit apparaître seulement les pierres nues de la chambre
sépulcrale.
Ce sont ces pierres nues
que l'on a prises pour des autels de pierre, et que l'on a
rapportées au culte religieux des Gaulois. Les prétendus autels
druidiques ne sont que des dolmens en ruine. Ce n'est donc
pas, comme on l'a toujours dit, pour servir aux pratiques
d'un culte cruel qu'ils ont été élevés. Il est parfaitement
prouvé aujourd'hui que les dolmens ne sont que des tombeaux
de l'époque antéhistorique. "... Il faut donc renoncer
à voir dans les dolmens de la Bretagne, qui ont été tant de
fois décrits par les antiquaires, et qui figurent au nombre
des monuments de notre histoire, des symboles de la religion
de nos pères. On ne peut plus les regarder que comme des chambres
sépulcrales.
Les dolmens sont très
nombreux en France, beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense.
On croit généralement qu'il n'en existe qu'en Bretagne, et
les curieux admirent sous ce rapport les prétendus autels
druidiques si répandus dans cette ancienne province de France.
Mais la Bretagne est loin d'avoir le privilège des constructions
mégalithiques. On en a trouvé dans cinquante-huit de nos départements,
appartenant pour la plupart aux régions de l'ouest et du sud-ouest..
Les menhirs étaient d'énormes
blocs de pierres brutes, que l'on fichait en terre aux environs
des tombeaux. Ils étaient plantés isolément, ou par rangées,
c'est-à-dire en cercle ou en avenue.
Quand les menhirs sont
rangés en cercle, uniques ou multiples, on les nomme cromlechs.
Ce sont de vastes enceintes de pierres, ordinairement disposées
autour d'un dolmen. Le culte dû aux morts parait avoir converti
ces enceintes en lieux de pélerinage où se tenaient, à de
certains jours, des assemblées publiques. Ces enceintes sont
tantôt circulaires, comme en Angleterre, tantôt rectangulaires,
comme en Allemagne ; elles comprennent un ou plusieurs
rangs.
" ... Ces monuments
de pierre, nous l'avons déjà dit, ne sont pas plus celtiques
que druidiques. Les Celtes, peuples qui occupèrent une partie
de la Gaule, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne, sont
tout à fait innocents des constructions mégalithiques.
Ils les trouvèrent toutes
faites lors de leur immigration, et, sans doute, ils les considérèrent
avec autant d'étonnement que nous. Ils en tirèrent parti,
lorsqu'ils leur parut avantageux de les utiliser. Quant aux
prêtres de ces peuples anciens, quant aux druides qui cueillaient
le gui sacré sur le chêne, ils accomplissaient leurs cérémonies
dans le fond des forêts. Or, jamais dolmen ne fut bâti au
fond des forêts ; tous les monuments de pierre qui existent
aujourd'hui se dressent dans la partie découverte du pays.
Il faut donc renoncer à l'antique et poétique aperçu qui fait
des dolmens les autels du culte religieux de nos ancêtres. "
(5)
L'opinion de la science
moderne touchant les dolmens, diffère étrangement des idées
suscitées par l'interprétation des noms que portent les grandes
pierres, si abondantes en Armorique, surtout chez les Redones
(Rennes).
Les Redones formaient
la tribu religieuse, savante, possédant le secret de l'élévation
des monuments mégalithiques disséminés dans toute la Gaule ;
c'était la tribu des pierres savantes, read
(red) savant, hone, pierre taillée.
L'étude et la science étaient indispensables pour connaître
le but de l'érection des mégalithes, et ceux-là seuls en possédaient
l'intelligence et le sens qui l'avaient appris de la bouche
même des Druides.
Il est utile de remarquer
que le département d'Ille-et-Vilaine comprend la plus grande
partie du territoire des anciens Redones ; il reçoit
son nom des deux rivières l'Ille et la Vilaine qui y prennent
leurs sources. Ille, hill, signifie colline ;
Vilaine to will (ouill), vouloir,
to hem, entourer , se rattache
aux pierres levées placées sur les collines et entourant la
tribu des Redones. Le rapport et la convenance entre le nom
des deux rivières et celui de Redones sont-ils purement fortuits ?
N'est-ce pas une confirmation frappante de l'interprétation
donnée à Redones et suggérée par la langue des Tectosages ?
" Les pierres
isolées, dit H. Martin, se nomment men-hir, pierre longue,
ou peulvan, pilier de pierre ; les grottes factices,
leckh, roche, ou dolmen pierres levées, (de tol ou dol, élévation)
ou table de pierre, (de taol, table) : les cercles, crom
leckh (pierres de crom ou cercles de pierres). Les fameuses
tours rondes d'Irlande sont aussi des monuments gaëliques,
d'un caratère religieux, comme l'atteste bien leur nom traditionnel,
Feid-Neimheidh. "
Neimheid, nous l'avons
déjà vu, désigne le corps savant qui composait les dénominations.
Ces hommes d'élite distribuaient-ils aussi au peuple le fondement
principal de leur nourriture, c’est-à-dire le blé et
le pain? Feid le déclare positivement, puique le verbe to
feed (fid) signifie, nourrir, donner à manger.
Les termes ménir, dolmen, cromleck, se rapportent encore à
ce fait important, qui consistait pour les Druides, à distribuer
au peuple Celte, d'abord la science religieuse, essentielle
à la vie morale, et en second lieu, le blé et le pain, essentiels
à la vie matérielle.
Le ménir, par sa forme
aiguë et en pointe, représentait l'aliment de première nécessité,
le blé, main (mén), principal,
ear (ir), épi de blé. Chose étrange !
Dans tous nos villages du Languedoc, on trouve toujours un
terrain auquel est attaché le nom de Kaïrolo, key,
clef, ear (ir), épi de blé,
hole, petite maison des champs. Dans ce terrain,
probablement, était construit le grenier à blé des villages
celtiques. La répartition du blé était faite par la main des
Druides, comme les divers auteurs l'ont bien constaté et comme
le témoigne avec évidence l'expression attachée au dolmen,
qui était, d'ailleurs, construit comme une table de distribution,
to dole, distribuer, main (mén),
essentiel .
Il est tout à fait curieux
et intéressant de rapprocher des termes ménir et dolmen, le
nom du dernier chef des Druides armoricains, qui vit fermer
les collèges druidiques en vertu d'un décret des états généraux,
présidés par l'Evêque Modéran, sous le premier roi d'Armorique,
Conan Meriadech, et tenus à Rennes, en l'année 396 après Jésus-Christ.
Ce chef suprême de l'ordre druidique se nommait Eal-ir-bad,
to heal (hil), rémédier à,
ear (ir), épi de blé, bad, gâté,
mauvais : rémédier au blé gâté. Il était donc
obligé, par ses fonctions d'archidruide, non-seulement de
répartir le blé en temps ordinaire, mais encore, dans les
années malheureuses, de rémédier aux accidents survenus aux
récoltes, en distribuant, sans doute, le blé prudemment tenu
en réserve dans les greniers spéciaux.
Le cercle de pierres,
ordinairement de forme ronde, représente le pain : Cromleck,
en effet dérive de Krum (Kreum), mie de pain et de to
like (laïke), aimer, goûter. Dans le Cromleck
de Rennes-les-Bains, on voit de fortes pierres rondes, figurant
des pains, placées au sommet de roches énormes. Les pierres
branlantes sont nommées roulers par les Bretons, ruler
(rouleur), gouverneur, Elles sont le signe
des gouvernements divin et druidique.
On a pu croire, par les
récits de César et la forme des dolmens, que ces tables servaient
d'autel où les Druides immolaient des créatures humaines ;
mais l'interprétation des noms de toutes les pierres levées
celtiques, interprétation facile et lumineuse par l'idiome
des Tectosages, fait perdre à ces mégalithes les caractères
odieux qu'on leur attribuait, et les fait rentrer dans la
classe de monuments très simples, possédant néanmoins une
splendide signification religieuse, que nous essaierons d'exposer
avec clarté en parlant du Cromleck de Rennes-les-Bains.
La plus grande indécision
règne sur le peulven et le lichaven. On rapporte généralement
le peulven au ménir et le lichaven au dolmen. En réalité,
les peulvens et les lichavens présentent une idée semblable
à celle qui est renfermée dans le nom des Vénètes, car peulven
exprime un sentiment de répulsion pour les temples,
to pull (poull), arracher, vane
(véne), temple , et lichaven représente un peuple
manquant d'édifices religieux, to lack,
manquer de, vane (véne), temple :
ce dernier devrait être écrit lackven au lieu de lichaven.
On pourrait faire observer,
au sujet de lichaven, que, dans l'idiome des Tectosages, le
verbe to like (laïke) signifie aimer,
ce qui attribuerait au lichaven un sens contraire à celui
que nous avons cru devoir lui donner ; mais il ne faut
point perdre de vue que les lichavens existent dans la tribu
des Vénètes aussi bien que dans la tribu des Redones, qu'il
y aurait une contradiction tout à fait flagrante dans la présence
de ces lichavens (aimant les temples) au milieu du territoire
occupé par les Vénètes (détestant les temples), et le Neimheid
était trop savant pour commettre une méprise aussi grande.
D'après Strabon, la ville
la plus importante des Redones était Condate. Elle devait
être très fréquentée par la jeunesse studieuse des Gaules,
car on y apprenait par coeur, les sciences communiquées par
les Druides, to con, apprendre par coeur,
death (dèth), la mort et ses suites ;
ou bien encore date (dète) époque .
Avant de citer les affirmations
de César sur l'enseignement druidique, il sera avantageux
de rechercher le sens du mot Druide, lequel a reçu des interprétations
si diverses.
On est persuadé communément
que Druide signifie l'homme du chêne, et Pline n'a pas peu
contribué à faire prévaloir cette explication ? Chêne,
en dialecte languedocien, s'exprime par garrik ;
en anglo-saxon par oak (ok) ; en breton,
par derò, derv ; en gallois, par derw ;
en écossais et en irlandais par dair ; en latin,
par quercus, et en grec par drus. Pline, après
avoir remarqué l'expression grecque, croit que Druide vient
de drus : " Point de sacrifice, dit-il,
sans les rameaux de chêne "
(6)
Le rameau ou la branche
de chêne se traduisant, en grec, par o druïnos clados,
cette consonnance a dû certainement le jeter dans une erreur
inévitable, s'il ignorait, comme c'est probable, le langage
prétendu barbare des Gaulois.
Le mot Druide, en anglo-saxon
druid (drouid), renferme un sens bien autrement
sérieux et remarquable. Il faut considérer que César, en rapportant
le nom des Druides, a cherché à adoucir les sons durs et gutturaux
de la langue celtique et il a écrit Druides (drouides)
au lieu de trouides. Ce dernier terme permet de trouver aisément
la clef de l'énigme.
Il se compose du verbe
to trow (trô), imaginer, penser, croire,
et d'un autre verbe to head (hid), prendre
garde, faire attention, trowhead (trôhid).
Aux Druides, d'après la
signification de leur nom, était imposée l'obligation d'imaginer,
de construire, par des expressions sûres, pleines de vérité
et d'à-propos, les dénominations convenant aux tribus, aux
cités et à toutes les parties du territoire celtique ;
et c'était une fonction qu'ils remplissaient sous le nom de
neimheid. Ils devaient encore porter leur attention sur ce
qu'il fallait penser et croire, chargés qu'ils étaient d'enseigner
les sciences divines et humaines.
Les Druides n'écrivaient
point les mystères de leur science : leur nombreux disciples
en obtenaient la connaissance, en appliquant leur mémoire
à retenir le grand nombre de vers dans lesquels la doctrine
druidique était renfermée. En obligeant les jeunes gens à
apprendre ainsi par coeur les sciences qui leur étaient communiquées,
" ils les empêchaient de se reposer sur l'écriture
et aussi de négliger l'exercice de la mémoire. Il arrive ordinairement
en effet, que l'on s'applique moins à retenir par coeur ce
que l'on peut apprendre au moyen des livres. Le fondement
de leur doctrine est que les âmes ne périssent pas... Ils
traitent aussi des mouvements des astres, de la grandeur de
l'univers et du monde, de l'essence des choses, de la puissance
des dieux immortels, et enseignent ces doctrines à la jeunesse. "
(7)
On voit, par ces paroles
de César, que le Neimheid avait donné, avec grande justesse,
à la ville des Redones, le nom de Condate, ce nom rappelant
à l'esprit le souvenir des doctrines enseignées, par les Druides,
à la jeunesse gauloise, dont ils cultivaient l'intelligence
et la mémoire.
Il n'est pas nécessaire
d'insister sur les connaissances matérielles possédées par
le peuple Celte. Le nom des tribus et des villes exprimant
des professions diverses, la magnifique organisation établie
dans la Celtique entière, faisant ressembler les tribus à
des corporations ouvrières avec une industrie particu-lière
à chaque tribu et appropriée aux produits du sol, suffisent
amplement à démontrer, non seulement la supériorité de civilisa-tion
des Celtes, mais aussi l'intelligence parfaite de leur gouvernement,
qui savait ainsi diriger toutes les productions, distribuer
tous les ouvrages nécessaires à la conservation et à la prospérité
de la société gauloise.
César nous donne encore
quelques détails sur la hiérarchie et certaines fonctions
druidiques. Ce corps enseignant était présidé par un druide
revêtu de l'autorité suprême. Après la mort de ce chef, on
lui donnait pour successeur le Druide le plus méritant, et,
si plusieurs était également dignes de cet honneur, le plus
grand nombre de suffrages obtenus par l'un d'eux, le portait
au pouvoir : quelquefois cependant, les armes pouvaient
seules décider du choix définitif. Les Druides se réunissaient
à un époque fixe de l'année, dans un lieu consacré, sur les
confins des Carnutes, parce que ce pays des Carnutes est considéré
comme le point central de toute la Gaule. Là, s'assemblaient
de toutes parts ceux qui avaient des différends, et ils se
soumettaient aux jugements et aux arrêts prononcés par les
Druides. (8)
La science du droit, des
jugements à rendre, et des châtiments à infliger aux coupables,
était aussi transmise par l'enseignement purement oral :
Condom (Gers) en fait foi, to con, apprendre
par coeur, to doom (doum), juger,
condamner .
Les Carnutes occupaient
le pays dont Chartres est aujourd'hui le chef-lieu. En désassemblant
les mots qui forment Carnutes, nous serons à même d'apprécier
l'habileté des Druides dans la composition des noms celtiques
des tribus. Carnutes signifie : chariot rempli d'avoine
nouvelle et fraîche, car, chariot,
new (niou), nouveau, frais, oats
(ôst), avoine .
Le pays des Carnutes a-t-il
jamais vu faiblir son immense production en céréales ?
Et Chartres peut-il citer, dans les siècle passés, une époque
où son prodigieux commerce de grains ait été momentanément
suspendu ? Le nom celtique de Chartres, tel que le livrent
les auteurs, et Autricum. Cet Autricum est simplement une
affirmation positive du lieu où se faisaient les achats et
les ventes des avoines nouvelles, oatrick,
monceau d'avoine .
Nous ignorons si l'explication
des noms propres armoricains par le langage des Tectosages,
portera dans l'esprit une conviction suffisante pour détruire
tous les doutes. On pourrait alléguer que c'est là, peut-être,
la langue Kimrique, bien différente de la langue gaëlique,
en usage parmi les tribus de l'est et du centre de la Gaule.
Examinons donc encore
la valeur de l'idiome des Volkes, dans l'interprétation de
quelques noms propres, pris dans la partie de la Gaule possédée
par la confédération dite gaëlique.
III
LE RHONE.MARSEILLE LES ALLOBROGES
LYON. LES ARVERNI ET VERCINGÉTORIX.
Une partie de la Gaule occupée
par les Gaëls est arrosée par le Rhône, Rhodanus. Cette expression,
Rhodanus, a donné lieu à quelques historiens de croire que
les Rhodaniens avaient fondé une ville entre les bouches du
Rhône. Henri Martin, après avoir partagé cette croyance, exprime
ainsi ses hésitations. " Le nom du Rhône ne vient
pourtant pas de Rhoda, comme les historiens grecs et latins
l'ont imaginé, mais du gaëlique Rhuit-an, (eau
qui court). "(9)
Le Neimheid, en nommant
ce fleuve Rhodanus, n'ignorait point la forme de la rade qui
se trouvait à son embouchure, et aussi le nombre exact de
bouches par lesquelles il se jetait dans la mer. Les savants
Gaulois n'auraient, d'ailleurs, jamais consenti à appeler
ce fleuve Rhuit-an, eau qui court, car il aurait fallu dénommer
ainsi toutes les rivières et les eaux courantes de la Gaule.
Strabon rapporte, au sujet
du Rhône, l'opinion de Timée, (10)
soutenant que le Rhodanus se jetait à la mer par cinq bouches
différentes, dans une rade, comblée par ce fleuve travailleur,
road (rôd), rade, endroit où les vaisseaux
jettent l'ancre ; hand, main, extrémité
du bras terminée par la main divisée en cinq doigts .
Timée n'était point dans
l'erreur en donnant au Rhône cinq bouches différentes, et
c'était bien l'état réel du fleuve au moment où le Neimheid
lui a imposé le nom de Rhodanus. N'abandonnons pas le Rhône
sans chercher à connaître Marseille ou Massilie.
Les historiens avancent
que, vers l'année 600 avant Jésus-Christ, un vaisseau venu
de Phocée, ville grecque de l'Eolide, jeta l'ancre près des
bouches du Rhône, à l'est de ce fleuve. Ces côtes appartenaient
aux ségobriges : leur chef Nann, mariait ce jour-là sa
fille. Les étrangers, accueillis avec bienveillance furent
admis à prendre place parmi les convives. Suivant la coutume
des Ibères, empruntée aux ligures par les Ségobriges, la jeune
fille devait librement choisir son époux parmi les conviés
réunis à la table paternelle. Sur la fin du repas, la fille
de Nann entre, une coupe à la main : elle promène ses
regards sur l'assemblée, hésite un moment, puis, s'arrêtant
en face d'Euxène, chef des grecs, elle lui présente la coupe.
Nann confirma le choix de sa fille, et donna pour dot à Euxène
les rives du golfe où il avait abordé, et quelques terres
du littoral de la Méditerranée. Euxène jeta dans une presqu'île
de son domaine les fondements d'une ville qu'il appela Massilie,
et bientôt, grâce aux nombreux colons qui lui arrivèrent de
Phocée, la cité grecque s'éleva au plus haut degré de prospérité.
(11)
Ce récit des historiens
laisse dans une obscurité complète les Ségobriges, qui ont
reçu si cordialement Euxène avec ses Grecs ; le Neimheid
lui-même livre à la postérité un bien faible renseignement
sur cette tribu. Etablis à l'embouchure du Rhône, les Ségobriges
étaient fort empêchés, dans leur communications, par les eaux
de ce fleuve rapide et profond. Ils s'étaient donc vus dans
la nécessité de construire des ponts nombreux, afin de rendre
leurs relations aisées et faciles. C'est là, du reste, toute
l'affirmation de l'Académie Gauloise, to seek
(sik), chercher à, to owe (ô),
être obligé de, to bridge (brijde),
construire un pont .
Sur les côtes maritimes
des Ségobriges, Euxène jeta les fondements de Marseille et
rendit cette cité florissante en y appelant le commerce du
Levant ; mais il est bien probable que le Neimheid ne
lui abandonna pas le soin de dénommer la ville, puisque tous
les mots employés dans la composition de Massilia, sont purement
celtiques. Massilie, dans la concision admirable de ce terme,
est un port recevant une infinité de grands vaisseaux qu'on
mettait à la bande pour les radouber, mass,
un amas, to heel (hil), mettre
un vaisseau à la bande pour le radouber, high
(haï), grand .
En remontant le Rhône
vers le lac Léman et sur la rive gauche du fleuve apparaissent
les puissants Allobroges. Ils occupaient la Savoie, et Grenoble
leur appartenait avec la contrée comprise aujourd'hui dans
le département de l'Isère. L'industrie prédominante de cette
tribu n'est pas disparue de la région qu'ils possédaient.
Les liqueurs de la côte Saint-André, les ratafias renommés
de grenoble, ont succédé aux produits spiritueux et excitants
fabriqués par les Allobroges, to alloo,
(allou), animer, exciter, brewage (brouedje),
mélange de différentes bières . La profession des Allobroges
permet donc de constater que l'eau claire des fontaines n'était
pas l'unique boisson des Celtes.
A l'ouest du Rhône, dans
le Vivarais, les Helvii emmanchaient avec adresse les armes
de guerre, les lances, les piques, les haches, to
helve, emmancher, to hew (hiou)
tailler, industrie trop modeste que les Helvetii avaient
dédaigneusement repoussée comme peu conforme à leurs goûts
belliqueux to helve, emmancher,
to hate (héte) détester, to
hew (hiou) tailler . Abandonnant les
Rauraci, de Bâle, au froid qui les tourmente raw
(râu), froid, gelé, to rack,
tourmenter , retournons vers le confluent de la Saône
et du Rhône, afin d'y trouver Lugdunum, Lyon.
M.A. de Chevallet, dans
son magnifique ouvrage, Origine et formation de la langue
française, écrit : " dune, monticule de sable
qui se trouve au bord de la mer ; dunette, partie la
plus élevée de l'arrière d'un vaisseau. Ces mots dérivent
du celtique dun, qui signifiait une éminence, une colline,
ainsi que nous l'apprend Clitophon dans un traité attribué
à Plutarque. Voici le passage : " Auprès de
l'Arar, (la Saône), est une éminence qui s'appelait Lougdounon,
et qui reçut ce nom pour le motif que je vais rapporter. Momoros
et Atepomoros, qui avaient été détrônés par Seséronéos, entreprirent
d'après la réponse d'un oracle, de bâtir une ville sur cette
éminence. Ils en avaient déjà jeté les fondements, lorsqu'une
multitude de corbeaux dirigèrent leur vol de ce côté et vinrent
couvrir les arbres d'alentour. Momoros, versé dans la science
des augures, donna à la ville le nom de Lougdounon, attendu
que dans leur langue, (les Gaulois) appellent le corbeau lougon
et une éminence dounon. "
" Cette ville,
ainsi que le lecteur l'a déjà pensé, n'est autre que Lugdunum
des Romains, devenu notre Lyon : elle fut d'abord bâtie
le long de la rive droite de la Saône, sur les hauteurs qui
avoisinent Pierre Scise.
Dun s'est conservé dans
la terminaison de plusieurs autres de nos villes. "
Le fait rapporté par Clitophon
parait être tout à fait réel. C'était un heureux accident,
une bonne fortune pour Momoros, versé dans la science des
augures, de voir une multitude de corbeaux lui marquer, pour
ainsi dire, la place que devait occuper la ville, et le terme
luck (leuk), accident, bonne fortune
luckdun –, exprime bien la satisfaction qu'il en dut
éprouver. Quant à dunum, qui termine le nom de plusieurs
villes celtiques, il ne désigne pas l'éminence sur laquelle
une ville pouvait être bâtie, car to dun, signifie :
ennuyer un débiteur. Il est bien probable que les cités portant
la terminaison dun ou dunum étaient primitivement des villes
de refuge, où les débiteurs insolvables allaient se mettre
à l'abri des poursuites de créanciers trop importuns. Le savant
Dom Martin, dans son histoire des Gaules, a déjà émis cette
pensée, que les cités gauloises étaient peut-être de simples
villes de refuge, vides d'habitants, où l'on courait se mettre
à couvert d'un danger pressant. Le verbe to dun,
offre un sens tout à fait clair, précis, expliquant parfaitement
la cause de la fuite précipitée d'un débiteur et sa retraite
subite dans une ville éloignée.
Il est bien certain néanmoins
que les Celtes recherchaient les collines pour y bâtir leurs
cités et la ville de Lactora (Lectoure, dans le Gers), présente
un exemple de ce choix judicieux. Lactora, situé sur le sommet
d'une montagne escarpée, au pied de laquelle coule le Gers,
indique manifestement l'éminence où il est assis, et aussi
la préférence déclarée des Celtes pour les hauteurs lorsqu'ils
fondaient une ville, to like (laike),
aimer, goûter, tor, (torr), hauteur
terminée en pointe .
Parmi les tribus comprises
dans la confédération dite gaëlique, la plus célèbre est celle
des Averni. En citant le nom des Arverni, l'esprit s'arrête
aussitôt avec un intérêt douloureux sur Vercingétorix, le
dernier défenseur de l'indépendance gauloise. Commandées par
Vercingétorix et combattant dans leurs chère montagnes, les
Arverni infligèrent à César une sanglante défaite, dont l'amer
souvenir excita, dans le coeur du général romain, la haine
la plus sauvage contre son vainqueur.
César n'a pas su trouver
dans son âme ulcérée, même un faible sentiment d'admiration
à l'égard du héros Arverne se livrant fièrement aux Romains
pour sauver ses frères d'armes. Le conquérant des Gaules,
en le jetant dans les fers, a prouvé que son coeur, grandement
ouvert à la férocité, était fermé à la générosité la plus
vulgaire. On ne peut penser sans indignation au traitement
barbare subi par le magnanime Arverne, qui a dû languir six
années dans les fers, avant que la hache du licteur ait mis
un terme à ses tortures.
Le nom de Vercingétorix,
imposé au chef des Gaulois combattant pour l'indépendance
de leur pays, nous le dépeint par un trait de feu. C'est le
chef de guerre oubliant toutes choses, pour songer seulement
aux dangers que court sa patrie et conduire ses frères au
combat, war (ouaûr), guerre,
king (kigne) chef, roi, to head
(hèd), être à la tête de, conduire, to
owe (ô), être obligé de, devoir, risk,
danger .
On a tenté plusieurs fois
d'interpréter le nom de Vercingétorix. C'est le généralissime,
ver-cinn-cedo-righ, dit un historien qui accuse avec raison
les auteurs latins " de confondre le titre des fonctions
avec le nom propre, comme ils ont fait un Brennus de Brenn
ou chef gaulois. " (12)
Brenn, en réalité, dérive de brain (brèn), cerveau.
Henri Martin, dans son
Histoire de France, s'exprime ainsi au sujet du héros celte :
" il s'appelait Vincingétorix, c'est-à-dire, le
grand chef de cent têtes, ver-kenn-kedo-righ. "
Cette explication découle
de la même source indécise qui nous a donné ar-fearann, haute-terre,
pour Arverni. Mais quel abîme entre cet ar-fearann et la vérité.
Les Arverni étaient autrefois ce qu'ils sont encore aujourd'hui,
c'est à dire, des colporteurs parcourant la Gaule pour vendre
des marchandises nouvelles, to hare,
courir çà et là, ware (ouère), marchandise,
chose à vendre, new (niou), nouveau,
et on ne pourrait point citer une seule ville de France
dans laquelle on ne découvre quelques arverne enrichi par
le négoce.
N'est-ce pas une chose
admirable de voir les Avernes exercer la même industrie dans
les siècles les plus reculés de l'histoire celtique ?
Avec quel soin jaloux les membres savants du Neimheid n'ont-ils
point veillé à graver exactement la profession d'une tribu
dans le nom qu'elle portait ! Après l'explication des
dénominations prises dans l'est et le centre de la gaule,
où le langage gaëlique aurait dû dominer, ne semble-t-il pas
juste d'avancer que la langue celtique employée par l'académie
Gauloise était une, et que les différences dialectiques existaient
seulement dans le langage populaire ? Le neimheid n'était
pas établi uniquement en Irlande, où il a laissé son nom attaché
aux tours rondes qui subsistent encore. César dit que l'institution
druidique a été imaginée d'abord dans l'île de bretagne, et
de là, introduite en Gaules ;
(13) mais est-il croyable que le bel ordre des druides
ait eu un brusque commencement parmi les insulaires bretons ?
Lorsque les Celtes ont abandonné l'Asie, se dirigeant vers
l'Occident, le Neimheid accomplissait déjà ses fonctions,
et les appellations qu'il a dû laisser en suivant le cours
du Danube, le prouveront plus tard surabondamment, car nous
avons la ferme confiance que leur interprétation, par la langue
des Volkes, sera d'une extrême facilité.
Nous avons déjà désassemblé
et expliqué plus de deux cents mots ou dénominations, hébraïques,
puniques, basques et celtiques. Ne sommes-nous pas en droit
de trouver la preuve assez forte, pour avancer que la langue
des Tectosages, conservée par les Anglo-Saxons, est la vrai
langue celtique ? N'est-il pas juste de l'appeler la
langue primitive, parlée par Noé, et transmise à ce patriarche
par Adam qui l'avait reçue de Dieu, puisque les noms divins
et les noms propres des premier hommes ne s'interprètent avec
une clarté réelle que par les termes pris dans cette langue ?
Combien de souvenir nos
Bretons de France pourront faire revivre, eux dont la mémoire
fidèle nous a conservé les noms de tous ces monuments celtiques,
considérés avec curiosité comme de véritables énigmes !
Nous sommes loin de prétendre
qu'aucune erreur ne se soit glissée dans l'explication des
noms propres celtiques que nous avons tentée à l'aide de la
langue des Tectosages ; mais ces erreurs seront facilement
écartées ou corrigées par le flambeau des traditions locales,
dont la persistance projettera aussi son rayon lumineux sur
la vie et l'histoire de nos ancètres.
Cette histoire, d'ailleurs,
n'est-elle pas à refaire ? " Ces Gaëls primitifs,
dit Henri Martin (14), tatoués,
armés de couteaux et de haches de pierre, devaient offrir
une certaine ressemblance avec les sauvages belliqueux de
l'Amérique du Nord. Ils sont pasteurs et chasseurs ;
ils ont même déjà un peu d'agriculture. "
A cela, le Neimheid répond
par les dénominations religieuses, et les appellations industrielles
imposées aux cités, aux tribus et aux plus petits villages
dont les noms dévoilent bien des choses surprenantes. Il faut
donc abandonner toutes ces hypothèses de sauvagerie et d'état
barbare, outrageantes pour nos ancètres gaulois, et leur rendre
avec justice, le degré élevé de civilisation religieuse, morale
et matérielle à laquelle ils ont un droit incontestable. A
la réponse du neimheid, vient s'ajouter la réplique encore
plus grave de nos livres saints : " Qu'est-ce
qui a été jadis ? Ce qui doit arriver à l'avenir. Qu'est-ce
qui a été fait ? Ce qui doit se faire encore. Rien n'est
nouveau sous le soleil, et nul ne peut dire : voilà une
chose nouvelle ; car déjà elle a été dans les siècles
écoulés avant nous. "
(15)
(1) De bell. gall.
lib. V. 12. 14.
(2) De bell. gall. lib. III.
13.
(3) De bell. gall. lib. IV.
33.
(4) De bell. gall. lib. III.
9.
(5) L'homme Primitif par M.
Louis Figuier.
(6) Pline. XVI.C.XLIV.
(7) César, de bell. gall. lib.
VI.14. L'explication de César touchant l'obligation d'apprendre
par coeur les sciences druidiques, est loin d'être satisfaisante.
Cette obligation doit renfermer un motif plus important qui
nous échappe.
(8). César, de Bell. Gall. lib.
VI. 13.
(9) Histoire de France par H.Martin,
page 10. Note 3.
(10) Les Villes mortes du golfe
de Lyon, par Charles Lenthéric.
(11) Histoire de france, par
E. Lefranc. Introduction.
(12) Histoire de France, par
Em. Lefranc.
(13) César, de bell. gall. lib.
VI. 13.
(14) Histoire de France, 1er
vol
(15) Ecclesiaste. C. I. v. 9.
10. |