Strabon, dans son histoire des Galates
ou Tectosages asiatiques, rapporte que le peuple gaulois possédait
toujours un " drunemeton " ou cromleck
central. C'était le lieu où se réunissaient les membres de
la société savante connue sous le nom de Neimheid. Il est
fort instructif de voir le terme Neimheid employé en même
temps en Irlande et en Asie. La décomposition de drunemeton
jette une vive lumière sur cette belle institution celtique.
Cette appellation, comprenant la première syllabe trow de
Drouide, et aussi le mot nemet, nous apprend avec certitude
quels étaient les membres composant l'Académie celtique. Le
verbe to trow (trô), comme on l'a déjà
vu, signifie : penser, croire, imaginer. Le second verbe
to name (nème), possède le sens de nommer,
appeler, et head (hèd), se traduit par la tête,
le cerveau, l'esprit, le chef. C'est bien le même signification
que nous avons donnée au Neimheid Irlandais ; c'est la
tête de la nation, pesant avec soin et intelligence les noms
dont la composition est soumise à sa science, et les appliquant
avec l'autorité que possède un chef universellement reconnu
et obéi. César place sur les confins des Carnutes le lieu
où les Druides prononçaient leurs jugements, dans les différends
et les contestations relevant de leur autorité ; mais
le cromleck central le drunemeton, où s'assemblait le neimheid
pour remplir ses fonctions scientifiques te créer les dénominations
particulières ou générales, était-il aussi sur les confins
des Carnutes ? Nous ne le pensons pas ; le cromleck
central était fixé tout naturellement par les pierres savantes,
et ces pierres étaient dressées dans la tribu des Redones.
Le drunemeton du nord devait donc exister chez les Redones
de L'Armorique, embrassant une grande étendue de la gaule
pour les travaux de l'illustre assemblée. Cependant, un autre
drunemeton ou cromleck central était nécessaire dans le midi ;
certes, il était impossible au membres du neimheid dispersés
dans la région celtibérienne, de se réunir aux autres membres
du nord de la Gaule, et cette impossibilité matérielle a pu
donner la pensée de construire un second drunemeton au pied
des Pyrénées, sur les hauteurs de la vallée arrosée par la
sals et devenue aussi, par le fait, Redones ou pierres savantes.
Si l'expression Redones
doit désigner un ensemble complet de pierres levées et d'aiguilles
naturelles et artificielles, c'est bien à Rennes-les-Bains
qu'elle appartiendra à juste titre.
L'entrée du cromleck se
trouve au confluent du Rialses avec la Sals. Le Rialses real
(rial), réel, effectif, cess, impôt, coule du
levant au couchant, dans un vallon dont la terre fertile pouvait
certainement permettre aux habitants de fournir l'impôt dont
les Celtes frappaient les terrains d'un facile produit.
La Sals ou rivière salèe,
coule d'abord du levant au couchant, et, après sa jonction
avec la blanque, vers le centre du cromleck des Redones, poursuit
son cours du sud au nord jusqu'à l'entrée de la gorge où commencent
à se dessiner les premières aiguilles naturelles. Dès qu'elle
a reçu les Rialsés, elle se détourne de nouveau vers le couchant,
et se dirige vers l'alder pour y déverser ses eaux amères.
Tout près du point central du cromleck, dans un déchirement
de la montagne et bâtie sur les bords de la Sals, on voit
la station thermale de Rennes-les-Bains, bien connue des nombreux
malades qui y on trouvé une guérison assurée ou du moins un
soulagement sensible à leur douleurs rhumatismales.
En examinant la carte
de Rennes-les-Bains, on peut facilement suivre les contours
dessinés par les aiguilles naturelles ou artificielles. Leur
position y est marquée par des points rouges pour les ménirs
qui existent encore, et par des lignes également rouges pour
les crêtes où les ménirs ont été renversés en majeure partie.
A l'ouverture du cromleck,
sur la rive droite de la Sals, apparaît une montagne appelée
Cardou : vers le sommet, commencent à se dresser des
pointes naturelles, connues dans le pays sous le nom de Roko
fourkado. Au temps des Celtes, l'accès de la gorge était sans
doute fort difficile, parce qu'une longue barrière de roches
plongeant dans la rivière en défendait l'entrée. De plus,
déclivité extrême des pentes des montagne devait inspirer
une certaine crainte aux membres savants du Neimheid, chargés
de donner un nom à cette partie du terrain d'un aspect si
sauvage. Aussi, se sont-ils demandé comment et de qu'elle
manière il pourraient voyager en chariot, en s'engageant dans
ce défilé presque inaccessible ? Ils ont laissé à leurs
descendans le souvenir exact de leurs pensées et de leur embarras
momentané, en appelant cette montagne Cardou, to cart,
voyager dans un char, how (haou), comment ?
de quelle manière ? carthow –. Ils n'étaient point
trop en retard dans la civilisation, ces bons gaulois des
premiers temps de l'occupation, puisqu'ils se préoccupaient
ainsi de voyager en chariot sur des flancs de montagnes à
pentes très dangereuses. La difficulté qu'ils traduisaient
par carthow, n'était point cependant insurmontable ;
ils ont su la franchir en traversant le Rialsès en face du
village de Serres, et en construisant leur chemin de telle
sorte, que les chariots pussent passer au-dessus de ces roches.
Au tournant du chemin et au point déterminé où l'on devait
s'engager dans le défilé, les Celtes devaient avoir dresser
un ménir sur une roche qui porte aujourd'hui une croix de
pierre. Cette croix est placée à l'endroit exact de la pierre
où l'on voyait autrefois gravée une croix grecque semblable
à celles qui existent présentement au Cap dé l'Hommé, et à
proximité des roches branlantes.
Après avoir contourné
la base de la montagne de cardou, et avoir dépassé le petit
ruisseau qui sépare Cardou de la colline de Bazel, le chemin
commence à s'élever en pente douce. Il devait avoir une largeur
bien déterminée, telle que les Gaulois savaient la donner
à leurs routes. Ce n'était point, en effet, de simples sentiers
étroits et dangereux, mais d'excellents chemins possédant
une largeur exactement mesurée. Bazel ne veut pas dire autre
chose. En rendant à ce terme la prononciation assez dure qu'il
devait avoir autrefois, nous aurions à dire Passel. Or, pass
signifie une route, et ell la mesure de longueur dont
se servait les Celtes.
Au sommet du Bazel, on
aperçoit des pierres levées fort étranges, qui contribuent
à former le cercle du cromleck du côté du levant. Il est à
peu près impossible de décrire en détail ces grandes pierres ;
elles sont en nombre considérable, et leur somme peut aisément
être portée à trois ou quatre cents arrangées en ordre sur
la crête ou gisant confusément sur la pente regardant le sud.
Une de ces pierres mesure plus de huit mètre de longueur,
sur deux de largeur et autant de hauteur : cette masse
d'environ trente deux mètres cubes a été soulevée, inclinée
dans une direction voulue, et calée à une de ses extrémités
afin que son poids énorme ne l'entraînât point sur la pente
raide de la montagne. Il faut voir, de ses propres yeux, cette
oeuvre gigantesque, qui cause une stupéfaction : aucune
description ne peut donner une idée exacte de ce travail prodigieux.
Sur la rive gauche de
la Sals, le cromleck commence au rocher de Blancfort. La pointe
naturelle de ce roc a été enlevée, dans le moyen-âge, pour
permettre la construction d'un fortin servant de poste d'observation.
Il reste encore quelques vestiges de maçonnerie témoignant
de l'existence de ce fortin. Cette roche blanche qui frappe
les yeux tout d'abord, est suivie d'une assise de rochers
noirâtres, s'étendant jusqu'à Roko Négro. Cette particularité
a fait donner à cette roche blanche, placée en tête des roches
noires, le nom de blancfort blank, blanc, forth,
en avant .
En suivant ces roches
du regard, l'oeil est bientôt arrêté par un ménir isolé, dont
la pointe se montre au-dessus des chênes verts qui l'entourent.
Il porte dans le cadastre le nom de Roc Pointu : il fait
face à une autre roche naturelle fixée sur le flanc de Cardou
et ornée de plusieurs aiguilles très aiguës. Cette dernière
roche, séparée de Cardou et offrant plusieurs pointes réunies
par la base, a présenté à nos ancêtres l'idée des petits êtres
composant une famille et retenus encore auprès de ceux qui
leur ont donné le jour, et ils ont nommé poétiquement ces
aiguilles Lampos. Ce mot dérive de lamb, agneau, ou de to
lamb, mettre bas, en parlant de la brebis.
Entre le Roc pointu et
Roko Négro, on distingue au milieu des Chênes verts d'autres
ménirs servant à la construction du drunemeton. A la suite
de Roko Négro, on voit encore fort bien les assises diverses
qui servaient de support aux ménirs ; mais ceux-ci sont
renversés et dispersés çà et là sur les flancs de la montagne,
dans le plus grand désordre.
En arrivant au ruisseau
du Bousquet, l'assise de roches disparaît, et va reprendre
dans la montagne vers la source de ce ruisseau. Sur ce point
très élevé, on aperçoit une réunion de fortes roches portant
le nom de Cugulhou. Cette masse n'est point en entier naturelle ;
le travail des Celtes y apparaît fort clairement dans les
huit ou dix grosses pierres rondes transportées et placées
sur le sommet du mégalithe. On pourrait douter que les Celtes
aient voulu en faire des ménirs, si une petites croix grecque
gravée sur un prolongement de la base n'avertissait par sa
présence de la signification attribuée à ces grandes pierres.
Les habitants du pays sont dans la persuasion, très fausse
d'ailleurs, que les croix grecques gravées sur les roches
représentent des points de bornage. La véritable borne de
pierre, indiquant la séparation des terrains de Coustaussa
et de Rennes-les-Bains, est fichée en terre à vingt mètre
plus loin, du côté du nord-ouest. Cette borne est fort curieuse ;
elle porte sur la face qui regarde Coustaussa, un écusson,
sans doute celui du seigneur de ce village, et sur la face
opposée, un autre écusson, du seigneur de Rennes, accusant
des différences très grandes avec le premier. Il est inutile
d'insister sur l'assertion des habitants du pays, par rapport
à ces croix grecques, car le nom même de cugulhou fait la
lumière sur ce sujet. Ces roches sont de vrais ménirs, mais
vilains et ne présentant point la forme ordinaire des autres
pierres levées, to cock, relever, redresser,
ugly (eugly), laid difforme, vilain, to
hew (hiou), tailler .
A partir de Cugulhou,
reparaît une assise de roches de grès grossier, se dirigeant
vers le ruisseau du Carlat. Ce ruisseau dont les bords sont
abruptes, est rempli de blocs de pierre qui barrent son cours
et forment des chutes multipliées. Il serait plus que difficile
de tracer un chemin carrossable longeant ce petit cours d'eau ;
nos ancêtres en ont témoigné leur chagrin en le nommant Carlat,
car, chariot, to loath, détester, avoir
de la répugnance . Ils ont construit leur chemin en suivant
une autre direction ; ce chemin existe encore ;
il est pavé de grosses pierres et bordé de ménirs avant de
déboucher sur le plateau des bruyères. Ce n'est point là une
voie romaine, mais bien un chemin celtique, conduisant les
habitants du plateau jusqu'au centre du cromleck des Redones.
La crête
naturelle venant de Cugulhou, continue de se dessiner après
avoir dépasser le Carlat. Les ménirs renversés sont nombreux
sur les flancs de la montagne, et excitent par leur masse
une surprise bien légitime. Sur la crête, s'étendant depuis
le Carlat jusqu'au ruisseau de Trinque-bouteille, on distingue
facilement des traces évidentes du travail humain ; les
Celtes ont employé leurs soins à rendre moins larges les solutions
de continuité de cette crête naturelle. En face du point où
se trouvent la station thermale et l'église paroissiale, la
ligne courbe faite par l'assise de rochers porte le nom de
Cap dé l'hommé. Un ménir était conservé à cet endroit, et
on y avait, dans le haut, sculpté en relief, une magnifique
tête du seigneur Jésus, le Sauveur de l'humanité. Cette sculpture
qui à vu près de dix-huit siècles, a fait donner à cette partie
du plateau le nom de Cap dé l'Hommé (la tête de l'homme),
de l'homme par excellence, filius hominis.
Il est déplorable qu'on
ait été obligé, au mois de décembre 1884, d'enlever cette
belle sculpture de la place qu'elle occupait, pour la soustraire
aux ravages produits par le pic d'un malheureux jeune homme,
lequel était bien loin d'en soupçonner la signification et
la valeur. (1) A gauche de
ce ménir regardant la station thermale et son église paroissiale,
on découvre sur les roches voisines des croix grecques profondément
gravées par le ciseau et mesurant depuis vingt jusqu'à trente
et trente-cinq centimètres. Ces croix, à branches égales et
au nombre de cinq sur ce seul point, ont dû être gravées par
ordre des premier missionnaires chrétiens envoyés dans la
contrée. Le signe sacré de la rédemption a détourné ainsi
au profit de la pure vérité, le respect traditionnel dont
les ménirs étaient l'objet, respect traditionnel dont les
ménirs étaient l'objet, respect qui, dans l'état moral déplorable
où les conquêtes de la république romaine avaient plongé les
Celtes, s'adressait peut-être aux pierres elles-mêmes. Toutes
les aiguilles de la crête ont probablement été renversées
à cette époque : on rencontre une quantité considérable
de ménirs brisés sur les flancs et quelquefois au bas même
de la montagne, et quelques débris se voient encore dans les
murs soutenant les terrains en pente des vignes et des champs
cultivés. Un fait à peu près semblable s'est produit en Bretagne,
lorsque l'Evangile a été porté chez les Redones armoricains.
Les ménirs n'ont pas été renversés, mais on a placé à leur
sommet le signe du salut.
Une sixième croix grecque
dans une large roche, se trouve assez loin du cap dé l'Hommé,
sur le bord de la crête du sud, en tête du terrain dit pla
de la coste, après que l'on a franchi le ruisseau de las Breychos.
Ce petit cours d'eau a reçu son nom extraordinaire de pierre
métalliques, semblables au fer fondu, nombreuses dans son
lit. Elles sont généralement de petite dimension, ce qui a
donné lieu aux celtes d'employer le verbe to bray,
broyer, pour exprimer cette petite dimension, et le substantif
shoad (chôd), veine de pierres métalliques,
pour désigner cette pierre de fer, ou plutôt ce carbonate
de fer.
On voit encore deux autres
croix grecques, toujours gravées dans la pierre, en suivant
le bord du plateau jusqu'à la tête de la colline portant le
nom d'illète, hill, colline, head (hèd),
tête . Les énorme roches entassées sur ce dernier point excitent
une réelle admiration.
A l'extrémité sud du Pla
de la Coste, sur le rebord du plateau, sont placées deux pierres
branlantes ou roulers. La manière dont elles sont posées indique
avec évidence un but poursuivi et atteint, celui de permettre
à une secousse légère de produire une trépidation marquée
et sensible, mais non une oscillation profonde qui déplacerait
le centre de gravité, et qui précipiterait le rocher au bas
de la montagne.
A côté du premier de ces
deux roulers, un petit ménir dresse sa pointe émoussée :
deux autres ménirs sont renversés à droite et à gauche. Ils
étaient simplement posés sur le sol et non point enfoncés
dans la terre, car le plan de leur base a gardé de petites
pierres blanches, agglutinées par l'effet du poids et du temps,
et semblables aux gravier du terrain sur lequel ils pesaient.
A droite des roulers,
en se plaçant vers le midi, l'oeil peut suivre les contours
de la crête qui enserre le ruisseau de trinque-bouteille,
et se perd insensiblement dans les terres de l'Homme mort.
Le ruisseau de trinque-bouteille
coule constamment, même au plus fort des chaleur de l'été,
et on a toujours la faculté d'y puiser et d'apaiser la soif,
to drink, boire, bottle, bouteille .
Tout près de l'endroit
où Trinque-Bouteille déverse ses eaux dans la Blanque, de
nombreuses pointes devaient s'élever sur les grandes roches
bordant la route de Bugarach : un seul ménir y existe
sur pied, ayant perdu l'acuité de son sommet.
Sur la rive droite de
Trinque Bouteille, commence le tènement dit de l'Homme mort.
C'est un terrain marécageux, produisant en abondance un gramen
dont les longs tuyaux sont parfaitement lisse et sans noeuds :
ce gramen porte, en dialecte languedocien, le nom de paillo
dé bosc, et en celtique, celui de paille de marais ou haummoor,
haum, paille, moor (mour), marais . Cette
dénomination de haum-moor, appliquée dans la
gaule entière, aux terrains marécageux, a été partout dénaturée
et travestie jusqu'à devenir un homme mort.
Du haut de la crête qui
porte les roulers, en regardant vers le sud, on voit se dessiner
une longue ligne de roches aiguës de toutes forme et de toutes
dimensions, bien orientée, d'ailleurs, du levant au couchant,
et s'étendant depuis le Col de la Sals jusques et au delà
de la Blanque. Le nombre des aiguilles naturelles y est considérable ;
néanmoins, au milieu d'elles, une multitude d'autres roches
taillées en pointe sont redressées par la mains de l'homme,
et constituent de vrais ménirs, comme on peut s'en convaincre
soi-même, en examinant la pose de ces grandes pierres, qui
sont d'un facile accès. La fatigue se fait bien un peu sentir
en grimpant sur les flancs du Serbaïrou par des sentiers
peu fréquentés, to swerve (souerve), grimper,
by-road (baï-rôd), chemin peu fréquenté mais
on est largement dédommagé, lorsqu'on est en présence du travail
gigantesque fait par nos ancêtres. C'est bien là, en effet,
un travail de géants, et on n'est guère surpris que les Grecs
aient inventé, au sujet de ces énormes pierres, dont ils ignoraient
la signification et placées sur le sommet des collines, leur
fable des géants aux longs cheveux, au regard farouche, cherchant
à escalader le ciel, et entassant Ossa sur Pélion et l'Olympe
sur Ossa.
L'arête de la colline
porte le nom languedocien de Sarrat Plazént (colline aimable),
et en même temps le nom celtique de Goundhill, dont Sarrat
Plazént n'est que la traduction littérale good (goud),
bonne, douce. hill, colline .
Pourquoi les Celtes ont-ils
nommé cette éminence Goundhill ? Certes, ce n'est point
à cause de la beauté du site et de la fertilité du terrain,
puisque le sol est couvert de bruyères dans toute la pente
nord du Serbaïrou, tandis que la pente sud, très escarpée,
n'offre à l'oeil qu'un maigre bois taillis, peu fait pour
inspirer aux savants du Neimheid une dénomination aussi agréable
que celle de Goundhill. Cette colline, hérissée de roches
aiguës, ne pouvait donc être aimable et douce, que parce qu'elle
rappelait aux Gaulois la bonté de la Providence Divine, distribuant
avec abondance, à son peuple, l'aliment essentiel, l'épi de
blé.
Au sud de Goundhill, le
regard est arrêté par la montagne de Garrosse garous
(gareuce), salé . Une ligne horizontale traverse sa
pente du nord : c'est un chemin conduisant en ligne directe
à Sougraignes et à la fontaine salée, où la rivière de Sals
commence son cours. Aux pieds de la Garosse, se déroule un
tout petit vallon arrosé par le ruisseau de Goundhill ;
et sur les bords de la Blanque, une métairie fixe l'attention.
La bergerie placée tout près de la maison d'habitation, est
bâtie sur les fondements fort anciens d'une forge dont les
marteaux étaient certainement actionnés par un moteur hydraulique,
comme dans les forges dites catalanes. On peut aisément s'en
convaincre par l'inspection de la voùte surbaissée, qui laissait
à l'eau du bassin supérieur un écoulement facile dans la rivière.
(2) Un gué fort commode existe
en cet endroit, et permet au voyageur descendant de la Garosse
de poursuivre directement sa route sans se détourner. Cette
métairie est connue sous le nom de la Ferrière. Dans
cette appellation habilement combinée, les Celtes ont compris,
soit le gué, soit la forge du maréchal-ferrant
qui habitait ces parages, car ferry signifie un lieu
où l'on traverse une rivière, et farrier (farrieur)
désigne un maréchal-ferrant. Les maréchaux-ferrants gaulois
fabriquaient-ils eux-mêmes le fer dont ils avaient un besoin
journalier ? C'est fort probable, et ce ne serait point
là une hypothèse inadmissible. Il est possible encore que
la petite forge catalane ait succédé, dans la suite des temps,
à celle d'un maréchal-ferrant gaulois.
Ce qui détermine en nous
cette pensée, c'est le fragment de meule à bras, en fonte
de fer, retiré du sol le 26 novembre 1884, par des ouvriers
travaillant, au-dessous de la Borde-neuve, à la construction
du chemin de Rennes-les-Bains à Sougraigne.
(3) Cette partie de meule, sans doute fondue à la Ferrière,
est légèrement concave, et mesure quinze ou seize centimètres
de rayon. Elle a été malheureusement partagée par l'instrument
de l'ouvrier qui l'a mise au jour, et présente une cassure
semblable à celle du fer de fonte, mais d'un fer plus poreux
que celui des hauts-fourneaux actuels. Cette meule devait
moudre le blé d'une manière parfaite, et n'avait nul besoin,
à cause de ses pores nombreux, d'être repiquée, ni même sillonnée
dans sa surface moulante par des cannelures angulaires. Les
manèges à cheval avec de fortes meules ont, plus tard, remplacé
les petites meules à bras, et afin que leurs descendans ne
le pussent ignorer, les Celtes ont écrit leur manière de faire
dans Milizac, village du Finistère, to mill,
moudre, to ease (ize), alléger, hack,
cheval , et dans Millas, gros village des Pyrénées-Orientales.
to mill, moudre, ass, âne .
La ligne de ménirs du
Goundhill ne va pas au delà du col de la Sals. A ce point,
la courbe du cromleck se dirige vers le nord en passant par
les mégalithes disposés sur le flanc des Méniès et remontant
vers le haut de l'éminence. Les roches naturelles existant
au sommet de ce lieu élevé, sont brusquement interrompues
dans leur soulèvement, et forment une arête fort vive, arrangée
par les Celtes pour figurer dans la construction de leur drunemeton.
On demeure stupéfait devant le travail de ces hommes aux membres
d'acier, et on se demande qu'elles étaient les machines dont
pouvaient disposer les Gaulois pour soulever, établir et façonner
des masses pareilles. A part quelques ménirs, qui présentent
la forme traditionnelle de cônes et de pyramides, les autres
offrent, comme roches informes, une grande ressemblance avec
celles du Cugulhou situé au couchant de Rennes, et ont reçu
aussi le même nom bizarre de Cugulhou, to cock,
redresser, ugly (eugli), difforme, to
hew (hiou), tailler . Du coté du levant, le
cromleck n'est plus marqué que par les trois points de Cugulhou,
de la Fajole et Montferrand, rejoignant ainsi le Col de Bazel
contigu au Cardou. Toutes les pierres anciennement dressées
à la Fajole sont aujourd'hui renversées, et ressembleraient
à des blocs erratiques, si les angles vifs de ces pierres
ne démontraient clairement leur primitive destination. Ces
pierres levées étaient trop rapprochées des maisons et du
village celtique pour qu'on pût les laisser sur pied, car
elles étaient placées au-dessus du Bugat, partie du village
gaulois où vivaient les habitants les plus pauvres. Une petite
grotte ou caverne existe assez près des ménirs renversés de
la Fajole : elle est située vers le nord et regarde
Montferrand, to fadge (fadje), convenir,
hole, creux, caverne, petit logement .
Les derniers ménirs complétant
le cromleck du côté du levant, se voient sur l'arête dont
la partie la plus élevée a soutenu le châteaufort de Montferrand.
Les pierres, taillées d'après l'angle déterminé par l'inclinaison
du soulèvement de la masse rocheuse, y sont en grand nombre.
Du reste, toute cette partie de montagne jusqu'au ruisseau
du Coural, est pleine de ces grandes pierres, les unes encore
levées, les autres gisant misérablement sur le sol. Ce terrain
est connu sous le nom de lés Crossés. cross, croix
. Cette indication nous a amené à rechercher sur quel point
de l'arête les croix étaient gravées. Malheureusement, les
propriétaires voisins y ont réuni un énorme tas de pierres
formant une muraille, et il nous a été impossible de les découvrir.
Cette imparfaite description
suffira, nous l'espérons du moins, pour saisir la position
respective des innombrables ménirs formant le vaste cromleck
de Rennes les Bains.
Un second cromleck, d'une
moindre étendue, est enfermé dans celui que nous avons tâché
de retracer. Partant du hameau du Cercle, vers le milieu du
flanc de la montagne, il suit par l'Illète jusqu'au ruisseau
de Trinque Bouteille, se dessine ensuite sur la pente du Serbaïrou
la plus rapprochée des rivières de la Blanque et de la Sals,
reprend au Roukats, pour se terminer en face du hameau du
Cercle, son point de départ. On pourrait s'étonner à bon droit
de ne rencontrer aucun dolmen parmi ces monuments celtiques.
Nous en avons retrouvé sept ; cinq sur les flancs du
Serbaïrou, et deux au Roukats. Le plus remarquable est situé
en face de la Borde-neuve, tout près d'une grande pierre carrée,
étrangement posée en équilibre sur une roche. Ce dolmen, fermé
à une extrémité, offre l'image d'une grotte. En se plaçant
sur le chemin conduisant à
Sougraignes, l'oeil distingue
aisément la structure de toutes ses parties. Tout à fait dans
le haut, directement au-dessus du dolmen, une roche de la
crête porte une croix grecque gravée dans la pierre :
c'est la plus grande de toutes celles qui nous a été donné
de reconnaître. En se rapprochant de l'ancien chemin de Bugarach,
à la même hauteur que celle du dolmen, une roche énorme est
ornée d'une pierre assez forte présentant la forme ronde du
pain.
II
SIGNIFICATION RELIGIEUSE DU CROMLECK,
DES MÉNIRS, DOLMENS ET ROULERS.
Les cercles tracés par
les pierres levées, avaient pour les Celtes un sens profondément
religieux. Les Druides, de même que les anciens philosophes,
regardaient la figure circulaire comme la plus parfaite :
elle leur représentait la perfection Divine, immense, infinie,
n'ayant ni commencement, ni fin. Zénon enseignait que Dieu
était sphérique, c'est-à-dire parfait, et la sentence si recommandée
d'Empédocles, disant que Dieu est une sphère intellectuelle
et incompréhensible dont le centre est partout et la circonférence
nulle part, ne signifie pas autre chose que l'excellence et
la perfection infinies de Dieu. Le roi David s'écrie dans
le même sens : " Le Seigneur est grand et au-dessus
de toute louange : il n'y a point de fin à sa grandeur. "
(4)
Le symbolisme du cercle
n'était point, comme on peut le voir, particulier aux Celtes.
Il faut dire cependant qu'il leur était familier, ainsi que
le prouvent les cromlecks répandus dans toutes les contrées
habitées par nos aïeux.
Le centre du cromleck
de Rennes-les-Bains se trouve dans le lieu nommé, par les
Gaulois eux-mêmes, le Cercle - to circle
(cerkl’) environner, entourer , le point central
du cromleck des Redones, et renfermant ainsi un petit cercle
dans un plus grand, les Druides ont voulu exprimer l'idée
très nette qu'ils possédaient d'un Dieu unique et existant
dans les êtres. Dieu étant l'Etre même par essence, il est
aussi en toutes choses de la manière la plus intime, puisqu'il
est la cause de tout ce qui existe. Le monde créé est ici
représenté par le petit cercle enfermé dans un plus grand,
et ce grand cercle par sa figure sphérique, offre à l'esprit
l'idée de la perfection essentielle de Dieu, en qui tous les
êtres vivent et se meuvent, qui contient toutes choses et
existe en elles, non point comme une partie de leur essence
ou un accident, mais comme un agent est présent à l'être sur
lequel il agit et qu'il atteint par sa vertu.
Il ne faut pas s'étonner
outre mesure de ce que les Celtes eussent des connaissances
religieuses fort étendues ; ils avaient apporté de l'Orient
les notions les plus exactes sur l'Etre Divin, et ils ont
fixé dans le sol, au moyen de pierres levées, leur pensée
et leur croyance sur Dieu, en qui tout vit et se meut, sur
Dieu, distribuant aux hommes par sa Providence généreuse,
l'aliment principal de la subsistance corporelle, le blé et
le pain. Voilà ce qu'indiquent les ménirs et les dolmens qui
entrent dans la formation des cercles de pierre, des cromlecks.
Dans le cromleck de Rennes-les-Bains,
on voit aussi figurer deux pierres branlantes ou roulers.
C'est le signe de la puissance de Dieu jugeant et gouvernant
ses créatures. Les hommes ne sauraient échapper en aucun temps
à cette autorité divine, soit qu'elle accorde des récompenses,
soit qu'elle exerce les droits d'une justice vengeresse. Il
n'est jamais entré dans l'esprit d'aucun peuple de nier cette
action de Dieu créateur gouvernant ses créatures : aussi
les Celtes étant de tous les peuples anciens hormis le peuple
hébreu, celui qui avait conservé dans ses traditions la doctrine
la plus pure, devaient-ils garder avec soin cette vérité essentielle
du gouvernement divin sur l'humanité.
Toutes ces connaissances
primitives se sont, plus tard, affaiblies chez eux en raison
de leur révolte graduelle contre l'ordre enseignant, celui
des Druides ; et lorsque, par suite de cette révolte,
l'unité de gouvernement et de direction n'a plus existé parmi
les tribus, la domination de la république romaine a pu s'établir
par les armes au milieu de cette fière nation, et la dégrader,
en multipliant dans son culte religieux déjà altéré, les erreurs
idolâtriques du peuple conquérant. Les idées païennes, fruit
du commerce avec les étrangers, avaient presque anéanti les
anciens enseignements druidiques, et avaient entraîné le peuple
à un respect idolâtrique à l'égard des ménirs et des dolmens,
dont il ne comprenait plus le sens élevé, et c'est là ce qui
a obligé les premiers missionnaires chrétiens à renverser
toutes ces pierres levées, et à graver profondément sur ces
grandes roches des croix, signe de la rédemption des hommes
par un Dieu Sauveur.
On n'a pas oublié la signification
littérale de ménir, dolmen, rouler et cromleck. L'interprétation
de ces dénominations repousse bien loin l'idée d'une sépulture
ordinaire sous les dolmens et au pied des ménirs, ou bien
encore, la croyance incertaine des sacrifices humains offerts
sur les tables de pierre.
III
LES SACRIFICES HUMAINS DANS LA GAULE.
César, dans ses commentaires,
(5) affirme, sans détermination
d'époque, que les sacrifices humains avaient lieu dans la
Gaule. " Les Druides, dit-il, président aux choses
sacrées, offrent les sacrifices publics et particuliers,
ils interprètent les doctrines religieuses..., ils décernent
les récompenses et infligent les peines ; ils excluent
de la participation à leurs sacrifices ceux qui, simples particuliers
ou hommes publics, refusent de se soumettre à leurs décisions
judiciaires. Cette peine est pour les Gaulois la plus grave
de toutes : ceux à qui elle est infligée, sont rangés
au nombre des impies et des souillés : on évite leur
conversation et leur présence : on les met en dehors
des droits de la justice commune, et ils ne reçoivent plus
aucun honneur. "
Dans ces paroles, rien
ne dévoile encore la pratique des sacrifices humains, et on
comprend tout d'abord qu'il est question des sacrifices d'animaux
en usage dans le monde entier. César fait suivre ce récit,
de la description du système d'enseignement oral des Druides,
puis il rapporte que l'ordre des seigneurs ou chevaliers celtes
était entièrement adonné à la guerre, et que le nombre de
leurs vassaux était en rapport avec les richesses plus ou
moins considérables des seigneurs. Alors seulement il ajoute :
" La nation gauloise en entier est fort superstitieuse :
et pour ce motif, ceux qui sont atteints de graves maladies,
exposés aux hasards des combats et à d'autres périls, ou immolent
des hommes comme victimes, ou font voeu d'en immoler :
ils se servent du ministère des Druides pour ces sacrifices ;
ils estiment qu'on ne peut se rendre favorables les dieux
immortels, qu'en donnant la vie d'un homme pour la vie d'un
homme ; et ils ont publiquement institué des sacrifices
de ce genre. Ils remplissent d'hommes vivants des statues
énormes de leurs dieux, fabriquées au moyen des branches flexibles
de l'osier : on y met le feu et les hommes périssent
environnés par les flammes. Ils pensent que les supplices
de ceux qui sont surpris dans le vol, le brigandage ou dans
quelque autre crime, sont fort agréables aux immortels :
mais lorsque les coupables manquent, ils en viennent aussi
aux supplices des innocents. "
(6)
Deux pensées bien différentes
se dégagent des écrits de César. Les Gaulois offraient des
sacrifices d'animaux, sacrifices entourés d'un tel respect,
que l'interdiction d'assister à ces cérémonies religieuses
était la plus grave de toutes les peines. C'était là le vrai
sacrifice public, semblable à la pratique traditionnelle et
universelle des nations, et offert au Dieu unique que reconnaissaient
les Druides et les Gaulois. L'autorité du Neimheid ayant beaucoup
faibli dans les derniers temps, la superstition populaire
aura, peut-être, fait instituer des sacrifices où les criminels
étaient immolés comme victimes. Dans cette période d'affaiblissement,
l'ordre druidique, ne voulant pas exposer les derniers restes
de son influence, n'aura point osé résister aux idées insensées
de la nation, tombée peu à peu dans le polythéisme par le
commerce des Grecs et des Romains. On aura sacrifié les malfaiteurs
dont la punition était un hommage rendu à la vraie justice,
et puis, les malades, les timides, naturellement égoïstes,
auront abusé de ces exécutions de coupables, pour faire voeu
d'immoler des victimes humaines, lorsque la justice publique
n'aura pu, faute de criminels, mettre elle-même en pratique
cette immolation. Ces derniers sacrifices, nés de l'ignorance
du peuple, de l'affaiblissement de l'autorité du Neimheid
et de la fréquentation des étrangers, auront formé sans doute
les sacrifices particuliers.
Toutefois il ne faudrait
point penser que tous les malfaiteurs périssaient ainsi dans
les flammes, et même Strabon nous dit que les criminels ordinaires
étaient précipités du haut des rochers. L'assertion de ce
géographe écrivant après César, témoigne de la rareté, ou
plutôt de la non-existence des sacrifices humains. Nous pouvons
remarquer, à ce sujet, que les Tectosages du Rhin, les Tectosages
du Danube, les Gaulois Sordiques et les Galates d'Asie n'ont
jamais sacrifié de victimes humaines.
César indique la croyance
dont la fausse interprétation aurait provoqué ces abominables
pratiques : " Ils estiment, dit-il, qu'on ne
peut se rendre favorables les dieux immortels qu'en donnant
la vie d'un homme pour la vie d'un homme. " Le général
romain, plus préoccupé de lui-même et de sa gloire militaire
que des enseignements religieux des Druides, rapporte, sans
la remarquer autrement, une croyance dont il ne comprend pas
la profondeur. Nous-mêmes, habitués à regarder nos aïeux comme
des sauvages ignorants, parce que nous n'avons pas su encore
interroger les monnments qu'ils nous ont laissés, nous sommes
étonnés de cette parole de César et de cette doctrine mystérieuse
des Gaulois, affirmant que la vie d'un homme
doit racheter la vie de l'homme pour satisfaire pleinement
la justice divine. Le monde entier a toujours été cependant
pénétré de ces vérités, " que l'homme est dégradé
et coupable ", qu'une satisaction de l'humanité
à la justice divine étant absolument nécessaire, " un
homme reverserait les mérites de son expiation sur la tête
de ses frères " C'est la vie de l'humanité rachetée
par la vie d'un homme, et entendues dans ce sens, les paroles
de César expriment la tradition séculaire de la rédemption
des hommes par le sang tradition que les Celtes avaient apportée
de l'Orient. " Le genre humain ne pouvait deviner
par lui-même que le sang dont il avait besoin, était celui
d'un Dien Sauveur, parce qu'il ne soupçonnait pas l'immensité
de la chute et l'immensité de l'amour réparateur. "
Le véritable " autel a été dressé à Jérusalem, et
le sang de la victime a baigné l'univers "
(7)
La doctrine des Druides
sur la rédemption de l'humanité par le sang, faussée par César,
n'avait pas cependant souffert d'altération dans les enseignements
du Neimheid ; il est certain que si l'erreur était venue
du corps druidique, la pratique des sacrifices humains aurait
été gravée dans les noms celtiques comme les autres croyances
reçues. Même au temps de la décadence, le Neimheid ne discontinuait
pas son oeuvre, en imposant des dénominations nouvelles en
rapport avec les connaissances ou les erreurs apportées par
les étrangers, et néanmoins la savante société, s'inspirant
des véritables traditions, s'est refusée à écrire ces abominations
sacrilèges sur la terre gauloise. Nous avons vainement recherché
dans la composition de tous les mots celtiques qu'il nous
a été possible de connaître, une preuve vraisemblable, une
probabilité quelconque de la vérité des récits de César sur
les sacrifices humains dans les Gaules ; mais nos tentatives
infructueuses nous persuadent que le Neimheid n'a point laissé
à a la postérité le souvenir de ces odieuses pratiques qui
n'existaient peut-être pas, ou qui étaient fondées sur l'erreur
populaire et non point sur les vérités possédées et transmises
dans leur intégrité.
Le supplice ordinaire
réservé aux criminels, est écrit sur le sol celtique, et nous
le retrouvons dans le terme Fangallots, désignant un terrain
situé à Rennes-les-Bains, dans la pente abrupte au bas de
laquelle est bâti l'établissement thermal du Bain-Doux. Fangallots,
signifie, disparaître par la potence, to faint
(fént), disparaître, gallows (galleuce),
potence, gibet. Les descendans des Tectosages, conservant
les usages gaulois, ont toujours employé la potence contre
les criminels, et de nos jours encore, la pendaison est, chez
les Anglo-Saxons, le seul mode pratiqué pour la punition des
malfaiteurs condamnés par les tribunaux à la peine de mort.
IV
LA PIERRE DE TROU OU HACHE CELTIQUE.
Les grandes pierres érigées
dans toute la Gaule, renfermaient un sens religieux d'une
vérité incontestable. Elles étaient le symbole de la pure
science religieuse en évoquant le souvenir de Dieu qui crée
le monde, ordonne à la terre de produire le grain de blé,
dont sa créature privilégiée sera nourrie, distribue par sa
providence vigilante les biens nécessaires à l'homme, le gouverne
et le régit par les lois de l'infinie justice.
Si le système religieux
des Gaulois se fut borné à ces connaissances d'un Dieu créateur
et rémunérateur, sans en déduire aucune conséquence pratique
pour les actions ordinaires de la vie, il n'aurait pas été
complet. Les Druides étaient trop instruits pour ignorer,
ou laisser dans l'ombre les conclusions conformes aux principes
émis. Aussi ont-ils résumé, en quelque sorte, les conséquences
rigoureuses de leur doctrine dans la signification imposée
à la pierre polie.
La pierre polie, dite
hache celtique, faite de jade, de serpentine ou de diorite,
affecte diverses formes. Le dialecte Languedocien la nomme
pierre de Trou. Elle représente ce qu'il faut croire,
c'est-à-dire, les enseignements nécessaires inscrits dans
les grandes pierres levées to trow (trô),
croire . La pierre de Trou figure avec honneur sur les manteaux
de cheminées, dans les maisons de nos montagnes. Une vague
idée religieuse s'attache encore à cette pierre, dans la pensée
de quelques-uns, elle préserve de la foudre, d'autres inclinent
à croire qu'elle écarte certains malheurs.
Ces imaginations diverses
sont, en réalité, un reste fidèle de la signification première
de la pierre de Trou.
Les pierres polies trouvées
en abondance dans le cromleck de Rennes-les-Bains et déposées
au musée de Narbonne, sont généralement faites de jade et
présentent un tranchant toujours émoussé. Les
silex ne sont point estimés dans nos montagnes, si ce n'est
comme pierres propres à tirer des étincelles et à allumer
du feu. Nous avons en notre possession un silex de quatorze
centimètres de longueur sur trois centimètres de largeur,
offrant de nombreuses dentelures sur les bords, trouvé dans
le terrain de l'Haum-moor, tout près de l'emplacement d'une
ancienne maison gauloise. Ce n'est point là, pour nous, une
pierre de Trou.
Les pierres polies de
jade, n'étant pas très connues partout, il est fort possible
que l'idée religieuse attachée à la pierre de Trou ait aussi
affecté le simple silex taillé, qui de son côté, aurait représenté
encore à l'esprit les croyances religieuses essentielles.
Cette pensée nous est suggérée par la découverte à Pressigny-le-Grand,
département d'Indre-et-Loire, du centre de fabrication des
silex. Cette découverte est due au docteur Léveillé,
médecin de la localité. (8)
" A vrai dire,
écrit M. Louis Figuier, c'est moins un centre de fabrication
qu'une suite d'ateliers répandus dans toute la région circonvoisine
de Pressigny.
A l'époque de cette découverte,
en 1864, les silex se trouvaient par milliers à la surface
du sol, dans l'épaisseur de la couche végétale, sur une étendue
de cinq à six hectares. M. l'abbé Chevalier, rendant compte
de cette curieuse trouvaille à l'Académie des sciences de
Paris, écrivait : " On ne peut faire un pas
sans marcher sur un de ces objets. "
Les ateliers du Grand-Pressigny
présentent une assez grande variété d'instruments. On y voit
des haches à tous les degrés de la mise en oeuvre, depuis
l'ébauche la plus grossière jusqu'à l'arme parfaitement polie.
On y voit aussi de longs éclats, ou des silex couteaux,
enlevés d'un seul coup avec une habileté surprenante.
Une étrange objection
a été élevée contre l'ancienneté des haches, des couteaux
et armes de Pressigny. M. Eugène Robert a prétendu que ces
silex n'étaient autre chose que des masses siliceuses ayant
servi à la fin du dernier siècle, et surtout au commencement
du siècle actuel, à la fabrication des pierres à fusil !
M. l'abbé Bourgeois, M. Penguilly l'Haridon et M. John Evans
n'ont pas eu beaucoup de peine à démontrer le peu de fondement
d'une telle critique. Dans le département de Loir-et-Cher,
où l'industrie de la pierre à fusil existe encore, les résidus
de la fabrication ne ressemblent en aucune façon au nuclei
de Pressigny ; ils sont beaucoup moins volumineux, et
ne présentent pas les mêmes formes constantes et régulières.
En outre, ils ne sont jamais retaillés sur les " bords,
comme un grand nombre d'éclats des ateliers de la Touraine.
Mais un argument tout
à fait péremptoire, c'est que le silex de Pressigny-le-Grand,
en raison même de sa texture, serait impropre à la fabrication
des pierres à fusil. Aussi les archives du dépôt d'artillerie,
comme l'a fait remarquer M. Penguilly l'Haridon, bibliothécaire
du Musée d'artillerie, ne mentionnent-elles pas que la localité
de Pressigny ait jamais été exploitée dans ce but. "
Cette dernière remarque
de M. Louis Figuier empêche d'attribuer aux silex de Pressigny-le-Grand
l'usage vulgaire d'une pierre à fusil. Quelle était donc leur
destination ? Quel était leur usage ?
Remarquons que ces silex
étaient fabriqués chez les Turones, et le nom seul
de cette tribu tour, voyage, hone, pierre taillée
, indique déjà qu'ils étaient taillés d'après une forme déterminée
et dans le but de les emporter avec soi dans les voyages.
Néanmoins, le mot Turones ne dévoile pas la raison pour laquelle
les silex de Touraine devaient entrer dans l'équipage du voyageur.
La localité de Pressigny,
à laquelle la tradition populaire a attaché une idée de grandeur
paraissant tout à fait hors de cause, en la nommant Pressigny-le-Grand,
la localité de Pressigny disons-nous, déclare ouvertement
ce que n'expriment pas les Turones, c'est à dire, que la pierre
taillée des voyages faite à Pressigny, représente,
signifie la demande et la prière s'élevant vers les hauteurs
des cieux to pray (pré), prier, demander, to
sign, représenter, signifier, high (haï),
haut, élevé .
Les silex de Pressigny-le-Grand,
aussi bien que nos pierres polies de jade, méritaient excellemment
le nom de pierre de Trou ou pierres de la croyance ;
parce qu'elles renfermaient dans leur signification l'acte
le plus essentiel de religion par lequel l'homme reconnaît
sa dépendance entière de Dieu, le souverain Dominateur.
Il ne suffisait pas aux
Gaulois de croire l'immuable vérité : leur croyance devait
éclater dans les actions extérieures de la vie, en s'adressant
par la prière à son éternel principe. Les Celtes n'auraient
point toujours et dans tous les pays, sous leurs yeux, les
grandes pierres levées pour exciter leur volonté à la reconnaissance
envers le Créateur, les porter à demander et à remercier,
tandis que les pierres de Trou, d'un port facile, les avertissaient
avec persistance des devoirs religieux à remplir, de l'assistance
divine à implorer sans cesse, surtout dans les voyages pleins
d'aventures et de dangers qu'ils aimaient à entreprendre.
Il n'est guère étonnant que la prière ait formé comme le point
central de la religion chez les Celtes, puisqu'elle est un
acte de la raison pratique, et par suite, le propre de l'homme
raisonnable. Les Druides se piquaient de science et de logique
dans leur enseignement, et n'hésitaient point à mettre leurs
actions en harmonie avec les principes constants de leur philosophie
religieuse et des vérités traditionnelles.
La présence des silex
et des pierres polies dans les tombeaux des Celtes, confirme
pleinement l'idée religieuse attachée aux pierres de Trou.
Dans la tombelle de la presqu'île de Rhuis (Morbihan), à côté
d'un squelette humain, sans doute celui d'un archi-druide,
et sous les pierres d'un dolmen, on a recueilli trente pierres
polies en jade. Nous pouvons, à ce sujet, invoquer un passage
fort intéressant du Mémoire de M. Leguay, sur les sépultures
des Parisii, mémoire cité par M. Louis Figuier.
(9) " Toutes ces pierres, dit M. Leguay, communes
aux trois genres de sépultures, ont pour moi une attribution
votive, c'est à dire qu'elles représentent, pour cette époque,
les couronnes d'immortelles ou les autres objets qu'aujourd'hui
encore nous déposons sur les tombes de nos parents et de nos
amis, suivant un usage qui se perd dans la nuit des temps.
Et que l'on ne rie pas
trop de cette idée que je crois assez juste. Les hommes peuvent
changer, ils peuvent disparaître, mais ils transmettent toujours
à leurs remplaçants, à ceux qui les suivent, les usages de
leur époque, qui ne se modifient qu'en même temps que disparaissent
les causes qui les ont produits. Il n'en est pas ainsi de
la fin de l'homme, qui ne change pas, et qui arrive toujours
avec son cortège de chagrins et de regrets. A quelque époque
que ce soit, à quelque degré de civilisation qu'il soit arrivé,
il éprouve le besoin de témoigner ses regrets ; et si
aujourd'hui un peu d'argent suffit pour exprimer les nôtres,
à ces époques éloignées chacun façonnait son offrande, taillait
un silex, et le portait lui-même.
C'est ce qui explique
cette diversité de formes des silex placés autour et dans
les sépultures, et surtout la rusticité d'un grand nombre
de pièces qui, toutes fabriquées avec la même matière, décèlent
une façon unique, pratiquée diversement par un grand nombre
de mains plus ou moins exercées. C'est sans doute à cette
idée votive qu'on doit attribuer le dépôt, dans les sépultures,
de ces belles pièces qui ornent les collections ; seulement,
les grandes haches taillées brutes, ainsi que les couteaux
de la seconde époque, sont, à la troisième époque, remplacées
par des haches polies, souvent même emmanchées, ainsi que
par des couteaux beaucoup plus grands et bien mieux travaillés. "
Ces explications de M.
Leguay sont vraiment remarquables. Pour nous, nous allons
beaucoup plus loin dans la signification des pierres taillées
ou polies des tombelles celtiques. A nos yeux, les silex de
Pressigny et les pierres polies de Trou, placées dans un tumulus
à côté des restes humains, proclament hautement la croyance
inébranlable des Gaulois, à l'immortalité de l'âme, et à l'excellence
de la prière adressée à Dieu pour ceux qui les avaient précédés
dans l'éternité.
V
SIGNIFICATION SECONDAIRE DES PIERRES LEVEES.
LES EUBATES.
Les pierres levées celtiques
ont encore une autre signification secondaire que nous avons
déjà énoncée, et qu'il est utile de rappeler. L'ordre sacerdotal
druidique était investi de fonctions importantes, et ses membres
les remplissaient comme ministres et représentants de Dieu
au milieu des hommes. " Les Druides, dit César,
ministres des choses divines, président aux sacrifices publics
et particuliers, interprètent les doctrines religieuses et
en conservent le dépôt. "
(10)
En leur qualité de savants,
faisant partie du Neimheid, ils étaient chargés de trouver,
d'imaginer les dénominations les plus exactes pour les appliquer
à toutes les parties du sol gaulois.
Gouverner et rendre la
justice, étaient leurs plus difficiles devoirs, et la pierre
branlante, le Rouler, admirablement équilibré et placé sur
tous les points du pays celtique, figurait leur gouvernement,
leur justice exacte et impartiale, ne se laissant jamais influencer
ni corrompre dans ses actes et ses décisions.
Mais leur fonction la
plus laborieuse était d'assurer au peuple l'aliment de première
nécessité, le blé et le pain, et les termes de Feid-Neimheid,
ménir, dolmen et cromleck, se rapportent tous à cette charge
de leur ministère. Les Celtes étaient tellement accoutumés
à voir leurs chefs spirituels, les Druides, leur distribuer
cet aliment, que, lorsque le christianisme fut porté dans
les Gaules, les évêques chrétiens se trouvèrent virtuellement
chargés de la même fonction ; ainsi, en changeant de
chefs spirituels, le peuple ne changeait point d'habitudes.
Du reste les Druides, déjà fort instruits par leurs traditions
des vérités fondamentales de la vraie religion, furent les
premiers à embrasser le christianisme, dont les doctrines
étaient le complément des vérités qu'ils avaient conservées
intactes, et, entrés à la suite de leur conversion dans l'ordre
sacerdotal chrétien, ils ont aimé à conserver leurs fonctions
de distributeurs de blé, qui s'alliait si bien avec les préceptes
de charité de l'Evangile.
Dans leur nouvelle position
de pasteurs chrétiens, ils ont même gardé les vêtements sacerdotaux
qu'ils portaient précédemment, c'est-à-dire, la robe blanche
et la coiffure orientale connue sous le nom de mitre. Il est
tout à fait intéressant de retrouver la mitre sous la dénomination
d'Eubates que portaient les Druides, lorsqu'ils présidaient
les cérémonies religieuses up (eup), en haut,
hat, coiffure .
Le ministère des Druides
auprès des populations était donc surchargé de travaux pénibles,
puisqu'ils étaient obligés de veiller à la nourriture corporelle,
aux devoirs de la justice, à l'instruction religieuse et à
la propagation des sciences naturelles. Toutes leurs leçons
étaient orales et formulées en vers qui atteignaient le nombre
de vingt mille. Aussi, leurs disciples se trouvaient forcés
de passer un grand nombre d'années auprès d'eux, pour acquérir
la science complète dont ils étaient dépositaires. Bien des
auteurs estiment qu'il fallait vingt années d'études continuelles
pour arriver à posséder en entier les sciences druidiques.
VI
L'ART DE GUERIR CHEZ LES DRUIDES. LES EAUX
THERMALES ET MINERALES DE RENNES-LES -
BAINS. SOURCES FERRUGINEUSES FROIDES DU
CROMLECK
Dion Chrisostôme attribue
aux Druides la science de l'art de guérir ; cet art,
dit un autre auteur, ne consistait guère que dans la prescription
de quelques bains, et Pline décrit avec complaisance les noms
des plantes médicinales dont les Celtes faisaient usage, avec
les pratiques bizarres employées pour les recueillir. On peut
admettre aisément que les Druides connaissaient l'art de guérir,
et que les bains étaient leurs auxiliaires les plus sûrs et
les meilleurs.
Il est tout à fait remarquable,
que l'enceinte du Cromleck de Rennes-les-Bains, enferme toutes
les sources minérales, chaudes et froides de la contrée. Les
Celtes avaient dû être tout heureux de rencontrer un pays,
se prêtant parfaitement de lui-même à la construction d'un
monument celtique complet sous toutes ses faces.
Quelle croyance, quel
symbolisme secret voilaient ces eaux jaillissantes, conservant
en tout temps leur volume, leur température, et s'échappant
sans bruit des entrailles de la terre ? Etait-ce là l'image
des faveurs continuelles que la généreuse Providence déverse
sur ces créatures, ou bien encore, après avoir représenté
par des pierres levées, ménirs et dolmens, les dons essentiels
de blé et de pain que Dieu leur accordait pour apaiser la
faim, les Celtes voulait-ils témoigner leur reconnaissance,
de ce que le Seigneur donnait aussi des fontaines d'eau pure
et limpide, destinées à étancher la soif ? Cette enceinte
de pierres, entourant les sources minérales, indiquait-elle
que Dieu, nourricier de son peuple, veillait encore au soulagement
et à la guérison des maladies corporelles, par les vertus
bienfaisantes renfermées dans ces eaux ? Il est bien
difficile de le dire avec certitude. Toutefois, nous sommes
loin d'attribuer aux Celtes de l'occupation primitive des
Gaules, cette vénération idolâtrique pour les fontaines, que
seuls pouvaient avoir les Gaulois de la décadence, trompés
par les doctrines païennes des marchands grecs et phéniciens.
Les fontaines enfermées
dans l'enceinte du Cromleck sont fort nombreuses : trois
sont thermales à des degrés divers de température. La source
dite du Bain-Fort, possède une température de + 51 degrés
centigrades, tandis que les deux autres, dites de la Reine
et du Bain-Doux, atteignent + 41 et + 40 degrés
centigrades.
Il est facile d'apprécier
la profondeur extrême du siphon amenant à la surface du sol
cette eau minéralisée et élevée à ces degrés de chaleur. On
sait généralement que la température varie d'une manière fort
sensible dans l'intérieur de la terre, suivant les différentes
profondeurs auxquelles on peut atteindre. En prenant pour
point de départ les caves de l'Observatoire de Paris, qui
sont à vingt-huit mètres au-dessous du sol, et où le thermomètre
marque constamment + 11 degrés centigrades, on trouve
en moyenne un degré de plus de chaleur pour chaque trente
mètres de profondeur, en pénétrant plus avant dans l'intérieur
de la terre. L'eau du Bain-Fort marquant + 51 degrés centigrades,
qui se réduisent à 40, puisqu'il faut retrancher les onze
degrés constants marqués par le thermomètre à vingt-huit mètres
au-dessous du sol, dans les caves de l'Observatoire de Paris,
le point de profondeur extrême du siphon serait à peu près
à douze cent trente mètres, abstraction faite cependant de
toute déperdition de chaleur produite par des causes secondaires
et accidentelles. Quant aux sources de la Reine et du Bain-Doux,
leur degré de température accuserait neuf cent trente et neuf
cents mètres de profondeur.
Ces eaux thermales ont
pour principes minéralisateurs l'oxyde de fer, des carbonates
de chaux, de magnésie ; des chlorures de soude, de magnésie,
et des sulfates de soude, de magnésie, de chaux et de fer.
Nous mettons, d'ailleurs, sous les yeux, à titre de pure curiosité,
le tableau des analyses faites à l'Académie de médecine de
Paris en 1839.
QUANTITÉS DE SELS CHIMIQUES
POUR 1,000 GRAMMES D'EAU MINÉRALE.
| |
Bain
Fort. |
Bain
de
la Reine. |
Bain
Doux. |
| |
|
|
|
| Température.
. . . . . . . . . . |
51°
c. |
41°
c. |
40°
c. |
| Acide
carbonique. . . . . . . |
162
c. c. |
155
c. c. |
148
c. c. |
| Acide
sulfhydrique. . . . . . |
" |
Traces |
" |
| Carbonate
de chaux. . . . . . |
0 gr.
250 |
0 gr.
120 |
0 gr.
140 |
| – de
magnésie. . . . . . |
0, 070 |
0, 100 |
0, 030 |
| Chlorure
de sodium. . . . . . |
0, 071 |
0, 285 |
0, 181 |
| – de
potassium. . . . . . |
Traces. |
Traces. |
Traces. |
| – de
magnésium. . . . . |
0, 280 |
0, 320 |
0, 244 |
| Sulfate
de soude et de ma-
gnésie. . . . . . . . . . . . . |
0,
090 |
0,
200 |
0,
120 |
| – de
chaux. . . . . . . . . |
0, 162 |
0, 170 |
0, 180 |
| Silice.
. . . . . . . . . . . . . . . |
|
|
|
| Alumine.
. . . . . . . . . . . . . |
0, 049 |
0, 040 |
0, 037 |
| Phosphates
d'alumine et de |
|
|
|
| chaux.
. . . . . . . . . . . . |
|
|
|
| Oxyde
de fer carbonaté et
sans doute crenaté. . . . |
0,
031 |
0,
006 |
0,
002 |
| Manganèse.
. . . . . . . . . . . |
Traces. |
Traces. |
Traces. |
| Matière
organique. . . . . . . |
0, 040 |
0, 020 |
0, 020 |
| Total.
. . . . . . |
1 gr.
043 |
1 gr.
261 |
0 gr.
954 |
| |
|
|
|
Cette analyse, en dévoilant
les principes minéralisateurs des eaux thermales ferrugineuses
de Rennes, nous dit-elle les effets qui vont se manifester
à la suite de leur usage ? Assurément non. On a extrait
par l'analyse les éléments constitutifs des eaux, mais il
a fallu, au moyen de réactifs, les séparer, les disjoindre,
les obliger à prendre des combinaisons qui soient connues
et qu'on puisse aisément distinguer. Avant leur séparation
forcée, qu'elle était la combinaison réelle des acides et
des bases dans ces eaux minérales, quel principe secret leur
donnait l'efficacité remarquée en elles ? Il nous paraît
impossible qu'on le définisse avec certitude. On peut seulement
formuler des conjectures et des suppositions que les effets
viendront souvent contredire. L'observation des résultats
acquis par l'usage des eaux est un guide plus sûr et plus
fidèle, auquel on doit se fier avec quelque assurance. C'est
aussi par les résultats obtenus dans la guérison des rhumatismes,
que les eaux thermales de Rennes-les-Bains attirent chaque
année tant de malades. Sans doute, bien d'autres infirmités
humaines peuvent disparaître sous l'influence de ces eaux
salutaires ; mais en général, on y voit accourir des
rhumatisants à tous les degrés et sous toutes les formes affectées
par les rhumatismes musculaire et articulaire.
Cette qualité, cette propriété
des eaux thermales et minérales enfermées dans le cromleck
de Rennes-les-Bains, était elle connue des savants du Neimheid ?
Quelle pouvait être la source fréquentée dans ce temps ?
Le terme escatados, appliqué au terrain compris entre
le Bain-Doux et le Bain-Fort ne nous apprend rien de certain,
car ce mot signifie seulement eaux chaudes. L'appellation
de la Reine, distinguant la source thermale située
entre le Bain-Fort et le Bain-Doux, pourrait bien faire supposer
que c'était la source la plus estimée, la vraie fontaine des
Redones, Rennes ou Reine , sans nous dire la vertu curative
de ces eaux, d'après la pensée des membres du Neimheid. Cependant,
on admettra difficilement que les effets obtenus par l'immersion
dans l'eau thermale et minérale, aient échappé à leur perspicacité.
Les douleurs rhumatismales ne devaient pas être rares parmi
les vieux guerriers celtes, à cause de leurs fatigues continuelles,
à cause aussi de leurs blessures multipliées ; ils ne
se retiraient guère du combat sans porter les traces de la
résistance opposée par l'ennemi. Est-il croyable que, possédant
un remède si efficace, si propre à leur donner une vigueur
nouvelle par l'apaisement de la souffrance, ils l'aient négligé
ou méprisé ?
Il est déplorable que
les noms celtiques des sources minérales, chaudes ou froides,
ne soient pas arrivés jusqu'à nous par la tradition. Un seul
a été conservé, et il s'applique à une des sources ferrugineuses
froides du cromleck. Cette fontaine, placée sur la rive droite
de la Blanque, se trouve à la distance d'un kilomètre à peu
près au sud de la station thermale. On la désigne depuis peu
d'années sous le nom de la Madeleine ;
mais son nom celtique reproduit dans le cadastre, est celui
de la fontaine de la Gode. L'eau de cette source, émergeant
avec abondance de la faille inférieure d'une grande roche
de grés, est très ferrugineuse, et d'un goût atramentaire
fortement prononcé.
A quelques mètres de cette
fontaine, sur le même plan, coule une seconde source, peu
abondante et saturée d'un sel de fer qui est le sulfate de
peroxyde de fer. On retrouve ce sel chimique déposé sur le
sol, desséché par évaporation sous l'action de l'air et produit
par l'eau suintant le long des roches de grès sous lesquelles
cette fontaine prend naissance. Ces roches de grès contiennent
abondamment des parcelles de sulfure de fer. Il est facile
de voir le travail de décomposition du sulfure de fer, dans
une large roche dont la base plonge dans l'eau de la Blanque,
et sîtuée sur le côté droit de la fontaine. A certains points,
la roche se sépare aisément par écailles, et on aperçoit le
sulfure de fer changé en sulfate de fer d'une belle couleur
verte ; sur d'autres points, on voit encore le sulfate
de peroxyde de fer tout formé, présentant l'aspect d'un sel
blanc grossièrement cristallisé.
Ces deux sources ferrugineuses
froides ont reçu des Celtes le nom de Gode, to
goad (gôd), aiguillonner, exciter, animer .
Lorsqu'on donne à une eau minéralisée par le fer, un nom pareil,
c'est que les propriétés en sont parfaitement connues, et
que l'on sait à n'en pas douter, dans quels cas précis de
maladie, ont doit faire usage de cette eau pour aiguillonner,
exciter, animer l'économie tout entière.
On ne peut assez regretter
que les noms des sources du Pont, du Cercle
et des eaux chaudes, soient complétement perdus : ils
nous auraient sûrement renseignés sur le degré de science
médicale des Druides, en ce qui concerne l'action thérapeutique
des eaux des deux fontaines de la Madeleine
ou de la Gode n'ont point encore été analysées.
Elles doivent se rapprocher beaucoup de la nature de celles
du Cercle et du Pont, dont suit l'analyse faite à l'Académie
de médecine de Paris en 1839.
| |
CERCLE. |
PONT. |
| Acide carbonique......................... |
indéterminé. |
indeterminé. |
| Carbonate
de chaux..................... |
0 gr.
060 |
0 gr.
140 |
| - de
magnésie................. |
"
" |
0, 070 |
| Chlorure
de sodium..................... |
0, 050 |
0, 060 |
| - de
magnésium............. |
0, 140 |
0, 150 |
| Sulfate
de soude et de magnésie... |
0, 100 |
0, 120 |
| Sulfate
de chaux.......................... |
0, 084 |
0, 025 |
| - de
fer............................... |
0, 150 |
"
" |
| Phosphates
d’alumine et de
chaux........................................... |
0,
017 |
0,
050 |
| Oxyde
de fer carbonaté et sans
doute crénaté............................. |
0,
002 |
0,
003 |
| Matière
organique........................ |
indéterminé. |
0, 003 |
| Total............................ |
0 gr.
603 |
0 gr.
648 |
| |
|
|
| |
|
|
Ce tableau fait amplement
connaître la composition des eaux froides, et fait soupçonner
l'activité qu'elles doivent posséder dans les cas divers où
l'on est appelé à en faire usage.
A l'occasion des fontaines
du cromleck de Rennes les Bains, nous voudrions donner, dans
un ordre d'idées bien différent, un exemple frappant de l'avantage
précieux que nous offrent les noms celtiques des fontaines,
pour découvrir bien des faits perdus par la tradition et cachés
dans l'obscurité des histoires locales.
VII
FONTAINE DE NOTRE-DAME DE MARCEILLE.
Nous avons le bonheur
de posséder dans nos contrées, à un kilomètre au nord de Limoux,
un sanctuaire dédié à la Sainte Vierge, assidûment visité,
et entouré d'une vénération qui ne s'est jamais démentie.
Fort rapproché des bords de la rivière d'Aude aux eaux tranquilles,
et placé sur un coteau dominant la vallée, ce sanctuaire frappe
aisément le regard qui se fixe avec complaisance sur ce lieu
béni, où la douce Mère du Sauveur distribue ses consolations
et ses secours à tous les adorateurs de son Fils, accourant
près d'elle pour demander et supplier. Les supplications n'ont
jamais été vaines, et les ex-voto suspendus autour de l'image
vénérée, témoignent assez de la joie et de la reconnaissance
des infortunés qui ont obtenu les faveurs sollicitées.
Le sanctuaire est gardé
par les enfants de Saint Vincent de Paul, le saint dont le
coeur appartenait aux orphelins et aux malheureux, et sous
la direction de ces pieux et savants missionnaires, dignes
héritiers des vertus et de la charité de leur bienheureux
fondateur, le temple privilégié a vu une foule, plus considérable
que jamais, s'agenouiller et prier dans l'enceinte sacrée.
A peu de distance, vers
le haut de la rampe (11) bordée
d'arbres verts conduisant au sanctuaire, une fontaine laisse
tomber goutte à goutte son eau limpide dans un bassin de marbre.
Par les grandes pluies, la goutte d'eau continue de tomber
avec uniformité, et les temps de grande sécheresse ne la tarissent
point. Les innombrables chrétiens qui vont rendre hommage
à la Sainte Vierge, s'arrêtent un instant à la fontaine, et
après avoir fait une prière, puisent quelques gouttes de cette
eau dont ils mouillent leurs paupières.
Pourquoi agissent-ils
ainsi ? La plupart l'ignorent ; mais la mère de
famille enseigne à ses fils, et ceux ci transmettent à leurs
enfants la pieuse pratique en usage à la fontaine de Notre-Dame
de Marceille. C'est ainsi qu'on désigne la fontaine ;
les vieux chroniqueurs, cependant, l'ont connue sous le nom
de fontaine de Notre-Dame de Marsilla.
Au temps de l'occupation
première des Gaules, cette fontaine, coulant goutte à goutte,
avait dû rendre le terrain boueux, et par suite, rempli de
joncs et de cette graminée que l'on retrouve dans tous les
sols humides : c'était là ce que les Celtes appelaient
le haum-moor, terme qu'ils ont écrit sur tous les points du
pays gaulois, partout où se présentait à leurs yeux un terrain
plus ou moins marécageux. La petite source, sans nom comme
toutes celles dont l'eau trop rare pour former un faible ruisseau,
suffisait à peine à faire un terrain de haum-moor, retraçait
toutefois à leur esprit une signification précise et vénérable.
Plus tard, quand les Gaulois,
perdant peu à peu leurs pures croyances sous l'influence désastreuse
des étrangers, furent tombés dans le culte idolâtrique, ils
commencèrent à adorer ce qui autrefois était simplement en
vénération, les fontaines surtout, qui réalisaient à leurs
yeux obscurcis les attributs d'une Providence bienfaisante.
Les premiers missionnaires
chrétiens, comprenant la difficulté défaire disparaître du
coeur du peuple cette vénération idolâtrique pour les fontaines,
firent ce qu'ils avaient déjà fait pour les ménirs sur lesquels
ils avaient gravé le signe de la Rédemption. Ils placèrent
auprès des sources, des croix, des statues de la Sainte Vierge,
cherchant ainsi à rendre la pureté aux croyances en éclairant
les esprits.
La fontaine de Marceille
dût, comme les autres, être ornée d'une statue de la Sainte
Vierge. Est-ce celle qui, perdue au milieu des tourmentes
des invasions Sarrasines, a été plus tard retrouvée et placée
avec honneur dans le sanctuaire destiné à la recevoir ?
Cela nous parait fort probable. Cette image de la Sainte Vierge,
tenant sur ses bras son divin Fils et sculptée dans un bois
noir, indique sa provenance orientale : sa position
auprès d'une fontaine, et c'est bien dans un champ voisin
de la petite source qu'on l'a retrouvée, nous désigne les
premiers temps du Christianisme dans les Gaules. Ces probabilités
prennent une forme encore plus grave, si nous cherchons à
pénétrer le sens du nom de Notre Dame de Marceille ou Marsilla.
Les nouveaux chrétiens,
se confiant en la tendresse de la Mère du Seigneur Jésus,
seront venus demander, à genoux aux pieds de son image placée
auprès de la fontaine, la guérison ou l'adoucissement de leurs
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