REMARQUES SUR LA PHONETIQUE DU DIALECTE LANGUEDOCIEN
Voyelles
La phonétique du languedocien parlé dans le département
de l'Aude, ne peut pas être l'objet de remarques bien nouvelles.
Le principe de l'adoucissement y domine et il y est pratiqué
d'une manière conforme à l'habitude qui le porte à rechercher
la sonorité dans le langage. Ses voyelles s'élargissent
facilement pour former des diphtongues. Leur instabilité
les assujettit à des mutations telles qu'il parait impossible
d'assigner à ces changements d'autre principe que celui
du moindre effort à faire pour prononcer un mot avec moins
de difficulté.On peut, d'une manière générale, les
diviser comme dans le français en voyelles fortes « a..
o ». en voyelle moyenne « u », et en voyelles faibles «
e, i ».Ce partage n'empêche pas le languedocien d'employer
dans le même mot une forte, la moyenne et une faible: ainsi,
à Carcassonne. le mot urpos
"grilles" présente la moyenne "u" comme
voyelle initiale, tandis que le verbe arpa
"griffer" se sert de la forte "a". Le
romano-castrais dans irpos
"griffes" et irpa
"griffer" a donné la préférence à la voyelle faible
"i". L'allégement du mot paraît, assurément. le
mobile des permutations des voyelles faites par le languedocien,
mais cet idiome ne semble pas suivre des règles invariables
dans ses changements. On peut le remarquer dans le mot iragno "araignée" (lat. aranea), qui entre dans le terme composé "toile d'araignée",
sous les formes de tar-arino,
tar-iragno et,
dans la haute vallée de l'Aude, de tar-aragno.Cette
permutation, pour ainsi dire indifférente des deux voyelles
"a" et "i" se présente dans plusieurs
autres termes, comme aspreja et isprexa (Castrais)
"avoir de l'âpreté" lat. asper; - attriga "désirer
avec ardeur", lat. attraho
"attirer"; trigoussa
"trainer", lat. traho:
- chandoulo "étincelle".
lat. scintilla;
- craka et crika "craquer",
angl.. crack et
creak (krike)
"craquer".Le languedocien, dans l'Aude,
a chargé la voyelle "o" de remplir l'importante
fonction de la forte "a" dans la terminaison des
mots féminins de la première déclinaison latine : roso
"rose" lat. rosa:
- crabo "chèvre"
lat. capra: -
lano "laine" lat. lana.
La permutation de "a" en "o" est très
sensible et parait même étrange dans la négation "pas"
prononcée "pos"
à Castelnaudary-,-
ben pos "il ne vient pas", - ne
boli pos "je n'en veux pas"; cependant il
n'est rien de plus naturel que de voir une voyelle forte
remplacer une autre forte.Ces changements n'indiquent
pas que la voyelle "a" n'ait aucune fixité, puisqu'elle
a persisté dans une foule de mots empruntés au latin; -
pastre "berger" lat. pastor;
- chebal "cheval";
- lat. caballus;
- caout "chaud", lat. calidus;
- pati "souffrir", lat. "pati
; - patrio "patrie",
lat. patria,;
- - natiou "nation", lat. natio;
- para "préparer",
lat. parare; -
plago "plaie",. lat. plaga, etc.; ils insinuent simplement
que la règle de la moindre action parait être la cause la
plus ordinaire des variations des voyelles dans le languedocien.La
seconde voyelle forte "o" est tout aussi instable
que sa compagne "a". Elle devient facilement "ou"
soit au commencement.. soit dans le corps des mots , houneste
"honnête", lat. honestus;
- houro "heure". lat. hora;
- hypoutèco "hypothèque", lat. hypotheca;
- ploura "pleurer",
lat. plorare;
- nouzat "noué", lat. nodatus;
- fourmiguo "fourmi",
lat. formica.
Etc.Dans certains mots "o" s'élargit en
aou et io
: naouzo "noise",
lat. noxia;
- aouralche, fr. orage; - aoudon
"odeur, lat. odor; - bidou
"boeuf", lat. bos,
bovis: - idou "oeuf". Lat. ovum.
Quelquefois aussi cette voyelle se transforme en "e":
asterlogo "astrologue"
lat. astrologus;
- perpaous "propos", lat. propositum; - pesa
"peser", lat. ponderare;
- keïre "cuire", lat. coquere:
- keïcho "cuisse", lat. coxa;
- neït "nuit",
lat. nox, noclis;
- beï "aujourd'hui" lat. hodie;: mais ces mutations sont plus rares que celles qui font succéder,
"ou" à "o" latin.La voyelle moyenne"u"
conserve la prononciation française dans un grand nombre
d'expressions; punto
"pointe", lat. punctum;
- pugn "poing",
lat. pugnus; -
plumo "plume, lat. pluma;
- burre "beurre",
lat. butyrum;
- muda "changer", lat. mutare;
- mut "muet",
lat.mutus, etc.Le son"ou" qui était peut-être,
en premier lieu, le son ordinaire et régulier de la moyenne
"u" est aussi très fréquent dans les mots dérivés
du latin et qui renferment un "u"; ourme
"orme", lat.ulmus;
- pourpre "pourpre",
lat. purpura; - ploum
"plomb", lat. plumbum;
- paouc "peu", lat. pauci;
- raouc "rauque",
lat. raucus; -
laouzeto "alouette", lat. alauda, etc.Une permutation qui semble capricieuse est celle
que présente le mot latin mulus "mulet", transformé par le languedocien en miol, tandis
que la prononciation française est conservée dans le féminin
mulo "mule". Il faut observer toutefois, que dans
le terme miol, le languedocien a suivi la prononciation
anglaise mioule du mot "mule".Le "w"
qui termine, en anglais, les noms propres Bartholomew
"Barthélemy", Matthew
"Matthieu", prend le son de "ou" en
languedocien, Bourthoumiou
" Barthélemy", Matthiou
"Matthieu". Ce double "w" correspond
à nu "u" latin, Bartholomoes, Matthaeus, cependant le "w", de l'anglais
Andrew "André"
que le languedocien traduit par "ou" dans Andriou, correspond à la voyelle "a" , du latin Andreas.Les
voyelles faibles "e, i" se maintiennent dans des
cas nombreux -. debigna "représenter, contrefaire", lat. depingere; - gemec
"gémissement", lat. gemitus;
- herbo "herbe", lat. herba; - legi "lire", lat. legere;
- mel "miel",
lat. mel; - biaço "besace", lat. bisaccium:
- cinta "ceindre",
lat. cingere, cinctum;
- ribo "rive, lat. ripa;
- sinne "signe",
lat. signum; -
tinta "teindre", lat. tingere;
- tino "vaisseau
qui renferme le vin à fermenter", lat. tina,
sorte de vase à mettre du vin, etc.Ces voyelles permutent
aussi avec facilité: sel
"soif", lat. silis;
- negre "noir", lat. niger;
- pero "poire", lat. pirum;
- menut "menu",
lat. minutus;
- milhou "meilleur", lat. melior; - ginoul "genou",
lat. genu; - finestro
"fenêtre", lat. fenestra;
- sigur "assuré", lat. securus.On
peut observer que les exemples de permutation de "i"
latin en "e" languedocien sont bien plus nombreux
que les exemples de changement de "e" latin en
"i" languedocien.Les mêmes voyelles faibles
"e, i", sont encore quelquefois élargies en "ie,
ia": fièvre
"fièvre", lat. febris;
- mietch "milieu", lat. medius;
"vierge", lat. virgo;
- fial "fil", lat. filum.La
voyelle faible "i" remplace parfois la forte "o"
comme on peut le voir dans piboul
"peuplier", lat. populus,
tandis que dans les mots estouffa
"étouffer" angl. Slifle;
- truca "frapper", angl. Strike; - se truffa "se
moquer", angl. Triffle;
- c'est la moyenne "u" et sa correspondante "ou"
qui prennent la place d'un "i" précédent.En
considérant tous ces changements d'une manière générale,
on doit constater qu'en principe, les voyelles languedociennes
persistent dans leur position primitive du moins par rapport
au latin, et que leurs permutations semblent être simplement
l'expression de la facilité que trouvent les organes de
la voix à se servir d'une forte ou d'une faible. "L'échange
mutuel des voyelles est si fréquent, dit Klaproth, qu'elles
ne peuvent entrer en ligne de compte dans les comparaisons
générales ou particulières des langues et des dialectes...
Voici un exemple tiré de l'échange des voyelles dans le
mot germanique stein
(pierre), qui, selon les localités, varie ainsi: allemand
stein, goth. stains,
anglo-saxon stan,
anglais stone, bas allemand steen,
cimbre stoane,
islandais steirn,
frison sting, suédois sten, danois
steen… Si de pareils
changements ont lieu dans des dialectes qui appartiennent
presque tous à la même famille, ceux qui se rencontrent
dans des dialectes de familles différentes seront sans doute
plus considérables" (1).L'accent
tonique du latin ne paraît pas avoir eu une influence marquée
dans les permutations des voyelles languedociennes. Son
rôle a été plus sensible dans la chute des voyelles qui
précédaient la syllabe sur laquelle il se trouvait: santat "santé"; - bountat
"bonté", lat. sanitatem;
bonitatem.La flexion latine qui suit la syllabe
accentuée a été aussi retranchée sous son action: bim,
bins "scion
d'osier", lat. vimen;
- hort "jardin",
lat. hortus; serp "serpent", lat. serpens.Dans
certains cas, des syllabes entières ont été sacrifiées au
commencement et dans le corps des mots . coutcho,
coujo "courge",
lat. cucurbita;
- el "oeil",
lat. oculus; -
artel "orteil", lat. articulus;
- saüc "sureau",
lat. sambucus.L'accent
tonique a donc exercé une action considérable dans la réduction
des mots languedociens: mais cette influence semble avoir
été nulle dans les changements de voyelles. L'accent s'est
parfois déplacé dans certains mots comme patrio "patrie", lat. patria;
- escourpiou "scorpion",
lat. scorpionem,
et dans ce déplacement, la voyelle brève est devenue longue:
néanmoins la voyelle faible n'a pas permuté avec une forte
sous l'influence de cet accent.Les mutations des
voyelles entre elles sont bien moins importantes que les
changements des consonnes. Celles-ci possèdent plus de stabilité,
et leurs transformations ordinaires se rapportent, d'une
manière générale mais non exclusive, à une série de consonnes
similaires produites par même organe buccal.La difficulté
la plus grande que l'on rencontre dans l'étude des variations
des consonnes languedociennes provient surtout de la privation
d'une classification sûre, embrassant dans la même série
les changements les plus fréquents des consonnes de même
organes. La classification grecque, qui est la plus commode,
est loin de répondre complètement aux transformations habituelles
des consonnes languedociennes. Ainsi, la sifflante "s"
est isolée. et sa permutation avec "r" semble,
par le fait de cet isolement tout à fait anormale, quoiqu'elle
soit usitée en languedocien, en latin et en français. Ces
deux consonnes devraient pourtant occuper une place dans
la même série, et c'est, d'ailleurs, ce qui a lieu dans
la classification des lettres hébraïques ou l'on peut voir,
réuniessous le nom de dentales, les consonnes "z, s,
sch, r, ts".L' "i" palatal languedocien
qui remplace si souvent le "c" et, le "t"dans
les mots issus du latin, n'a pas, de son coté, de place
marquée dans la classification grecque, tandis que l'hébreu
lui donne asile dans ses palatales "gh, i, c, k".
Il ne sera donc pas inutile d'associer aux gutturales .
aux dentales et aux labiales, les autres consonnes languedociennes
qui. volontiers, permutent avec elles.Comme le languedocien
renferme un nombre indéterminé de mots germaniques, la loi
de substitution des consonnes explosives ou loi de Grimm
doit être mentionnée en premier lieu, avant tout examen
des changements opérés dans les consonnes romanes. D'après
cette loi de substitution, loi spéciale aux langues germaniques,
les lettres douces primitives deviennent des fortes, les
fortes deviennent des aspirées, et les aspirées se changent
en douces. Ainsi, les douces primitives "b, d, g",
sont remplacées par les fortes "p, t, k"; celles-ci
sont remplacées par les aspirées "F, th, h" et
les aspirées par les douces "b, d, g".
| |
GREC |
LATIN |
GOTHIQUE |
|
|
|
douces. |
douces. |
fortes. |
|
|
b |
… |
… |
… |
… |
|
d |
duo |
duo |
tvai, |
deux |
|
g |
gdnu |
genu |
kniu, |
genou |
|
|
fortes. |
fortes. |
aspirées. |
|
|
p |
pleos |
plenus |
fulls, |
plein |
|
t |
treis |
tres |
threis |
trois |
|
k |
cnwu |
canis |
hunths. |
chien |
|
|
aspirées. |
aspirées. |
douces, |
|
|
f |
ferw |
fero |
baira, |
porter |
|
t |
q
ura |
… |
angl.
door, |
porte |
|
h |
chu |
(h)
anser |
gans, |
oie. |
La grammaire comparée de Bopp (2)
ne donne pas d'exemple de la douce primitive "b"
remplacée, dans les langues germaniques par de fortes "p"
et d'Arbois de Jubainville n'en cite pas non plus, de son
côté, dans son rapide aperçu sur la façon spéciale dont
les langues germaniques traitent les consonnes explosives
(3). Ce n'est pas, d'ailleurs,
la seule exception à la loi de Grimm que l'on puisse remarquer,
car Bopp signale lui-même des exceptions à la loi de substitution
en gothique, soit à l'intérieur. soit à la fin, soit même
au commencement des mots (4).
L'attention prêtée à ce renforcement des consonnes est essentielle
dans la comparaison des mots grecs et latins ,avec les mots
germaniques. mais dans le rapprochement des expressions
romanes avec les ternes latins ou germaniques qui composent
le dialecte languedocien, c'est principalement sur les règles
de l'adoucissement continu, qui est le pivot sur lequel
roule tout le mécanisme de transformation des consonnes
languedociennes, que se doit, concentrer tout l'effort de
l'attention.Ce dialecte ne conserve pas toujours
les consonnes des mots latins ou germaniques qu'il emploie,
et ces changements ne sont pas sans offrir quelque intérêt
par le choix qui a été fait des consonnes de remplacement.Consonnes.
Chap. 2 - GUTTURALES.G, (C, K) I palatal, H aspiré.Palatales
hébraïques: Gh, I, C, K. Les gutturales proprement
dites. telles qu'on les rencontre dans la langue hébraïque.
ont disparu de la bouche des languedociens. L'aspirée "h"
elle-même n'a plus de cachet particulier, et elle est complètement
supprimée dans la prononciation. Dans quelques mots latins,
cette aspirée s est adoucie en descendant d'un degré pour
se transformer en "c". Le verbe trigoussa
"trainer", lat.traho, offre un exemple
de ce changement. La gutturale douce "g" s'y est
substituée à l'aspirée "h" du latin, et on pourrait
presque croire à un renforcement de consonnes comme dans
les langues germaniques. En réalité, c'est un simple adoucissement
de "h" en "c" que présente le verbe
trigoussa, et l'explosive douce "g" a
succédé à "c" venant de "h", parce que
la forte "c" se trouvait entre deux voyelles.
Le latin, de son côté, au parfait traxi (trac-si),
a adouci en "c" l'aspirée "h" de l'indicatif
traho.Comme lettre initiale, l'aspirée "h"
parait s'adoucir encore dans les termes où il est permis
avec raison de supposer une racine dont "H" serait
la première lettre. Ce changement peut se présenter surtout
dans les expressions à signification inconnue et dont la
prononciation s'est transmise par une tradition aujourd'hui
inconsciente, comme sont certains noms topographiques.
Le "c" initial du mot coural, nom d'un
ruisseau qui se jette dans la Sals, affluent de
l'Aude semble se trouver dans ce cas. A peu de, distance
de sa jonction avec la Sals, la roche sur laquelle
il coule se coupe brusquement en formant au-dessous une
forte excavation, et l'eau se précipite bruyamment d'une
hauteur de huit à dix mètres. Le terme arrêtais hurry
"se précipiter" convient de tout point à cette
chute du Coural. Le verbe latin curro "courir"
qui d'ailleurs, d'après la loi de Grimm,
peut correspondre à l'aurais hurry "se précipiter,
se hâter, ne rend pas si bien l'image du saut qu'on a voulu,
sans doute, renfermer dans le nom de Coural. On peut faire
la même observation pour les noms de Card-aoussel
et Car-cassonne qui désignent des points culminants.
Le premier élément de ces termes semble bien se rapporter
à l'anglais hard "pénible difficile".'Une
substitution pratiquée dans le Gers et dans les hautes-Pyrénées
est celle de l'aspirée "h" succédant à l'aspirée
labiale "F": henno "femme",
languedocien fenno, lat. femina; - hilho
"fille", lang. Filho, lat. filia.
Ces substitutions entre "II" et "F",
n'étaient pas extraordinaires pour les anciens latins qui
prononçaient presque indifféremment haba et faba
"fève"; - hordeum et fordeum "orge".
L'aspirée "Il" subit une dernière transformation
en "S". On peut la constater principalement dans
les mots empruntés au latin et rapprochés de l'anglais :
salo "salle", angl. Hall "salle",
lat. aula "salle", cella "chambre,
cellier", - sain "sain", lat. sanus,
angl. hale "sain"; - saluda "saluer":
lat. salutare, angl. hail "saluer",
- sant "saint", lat. sanctus,
angl. Hallow "sanctifier", holy
"saint"; - sega "couper, tailler";
salbatche "sauvage", rlat. sylvaticus
"des bois", angl. Holl "petit bois".GLa
gutturale douce se maintient ordinairement lorsqu'elle commence
un mot : galino, galhino "poule",
lat. gallina; - gaouto "joue",
lat. gabata; - gra "grain", lat.
granum; - gaffo "harpon", angl.
gaff "harpon"; - gabel "poignée
de sarments", angl. gavel "poignée",
lat. capulus. Suivie des voyelles "e, i"
elle prend le son de j: jal "gelée", lat.
gelu; geant "géant", lat. gigantis;
- jinoul "genou, lat. géniculum.G
initial indique, dans quelques cas, un "w" précédent:
garda "garder, angl. ward "garder";
- gasta "gâter", angl. waste "gâter",
lat. vastare; - garel, garethr "boiteux,
tortu", angl. wry "tortu, difforme",
lat. varus "tortu"; - guigna "guigner",
angl. wink "oeillade, clignotement de l'oeil".Dans
le corps des mots, "g" prend aussi, parfois, la
place de la labiale douce "b": couga "couver",
lat. cubare "être couché"; - degut
"dû", lat. debitum "devoir";
- begut "bu", lat. bibo, bibitum
"boire", angl. [s] wig "boire à long
trait".
L'adoucissement des consonnes fortes "c, k,
qu" placées entre deux voyelles, produit de son côté
un "g" comme on le voit dans berrugo "verrue",
lat. verruca; - pego "poix", lat.
picis; - fourmigo "fourmi", lat.
formica; - bugado "lessive", angl.
buck "lessiver"; - aïgo "eau",
lat. aqua; - bragos "pantalon",
lat. braccae "braies"; ce dernier emprunté
aux gaulois par le latin.C La gutturale
forte "c, k" présente une grande persistance lorsqu'elle
est initiale: cadiero "chaise", lat. cathedra;
- caoure "contenir dans", lat. capere
"renfermer"; - cadel "petit chien",
lat. catulus; - crema "brûler",
lat. cremare; - creïche "croître",
lat. cresecre. Elle permute cependant avec "ch"
dans chabal "cheval", lat. caballus
quoique son correspondant cabal, qui indique le
bétail d'une manière générale, l'ait conservée intacte dans
chiminero "cheminée", lat. caminus:
- chaoupina "fouler au pieds", lat. calcare,
et dans un certain nombre d'expressions communes au languedocien
et au français."C" fait un échange avec
la labiale forte "p" dans le mot crunes
"prunes", lat. prunum, usité dans la haute
vallée de l'Aude.
Cette même gutturale s'est adoucie en "g" dans
a-gragnou "prunelle" et dans a-grun-cliè
"prunellier", a-grun-elo "prunelle".
Le "p" des termes latins mespilum "nèfle";
- spuma "écume", (angl. spame
et scum) a encore cédé la place à la forte "c"
dans les mots correspondants du languedocien, neslo
"nèfle"; escrumo "écume". L'emploi
simultané de "p" et de "c" existe encore
dans le languedocien, ou l'on trouve tampa et tanca
"fermer"; - raspa et rasca "râper";
- blinpa et blinca "plier, incliner",
comme on voit en latin coquina et popina
"cuisine"; - columba et palumbes
"colombe".Les gutturales "g, k"
possèdent donc la faculté de se substituer aux labiales
"b, p, w". L'aspirée labiale "F" de
son coté, succède à la gutturale forte "K" dans
le languedocien rufo "pli", angl. ruck
"pli". Le "gh" qui en anglais se prononce
F dans cough (kof) "toux"; - laugh
(laf) "rire"; - rough (reuffe) "raboteux",
se change en "B" dans le languedocien tiba
"raidir", angl. tough (teuff) "raidir.
Les gutturales font, de la sorte, un échange complet avec
toutes les labiales. Quoique le nombre de ces changements
ne soit pas prédominant, il suffit toutefois, à montrer
les points de contact entre ces deux séries de consonnes. C,
T et I palatal.La permutation de "i"
palatal avec la gutturale forte "c" s'observe
surtout dans les groupes latins "ct, tr et cs (x)".
Les consonnes "C et T" ayant entre elles une certaine
affinité, il n'est pas étonnant que l' "i" palatal
remplace la dentale avec autant de facilité que la gutturale.
Les exemples de cette affinité sont nombreux en languedocien
et j'en cite quelques-uns: niouc "nid";
niacoudo "nichée"; à côté de nits
et de nizado, lat. nidus, angl. nest
"nid"; - gemec "gémissement";
gemega "gémir", lat. gemitus;
- affarta et afjasca "rassasier", lat.
farcio, fartum "remplir"; - Pelhot
et pelhoc "haillon"; - couioul
"tige tubuleuse qui porte la fleur de l'oignon",
lat. tubulus "petit tuyau". La
gutturale "C" et la dentale "T" sont
donc également traitées en languedocien et remplacées par
un "i" palatal dans les groupes "ct, tr et
cs (x)".Groupe "ct": beït
"huit", lat. octo; - dreït "droit",
lat. directus; - faîchou "façon",
lat. factio "manière d'agir"; - keît
et coït "cuit", lat. coctus; -
laïlaguo "laitue", lat. lactuca;
- laït "lait", lat. lactis; -
leït "lit", lat. lectus; - faït
"fait", lat. factus; - neît "nuit",
lat. noclis; - traît "tiré, enlevé",
lat. tractus.Groupe "tr": peïro
"pierre", lat. petra; - araïre
"charrue", lat. aratrum; - païre
"père", lat. patris; - maîre "mère",
lat. matris; - fraïre frère", lat.
fratris; - pouïrit "pourri", lat.
putridus.Groupe "cs" (x): païchel
"échalas, pieu", lat. paxillus; - madaïcho
"écheveau", lat. mataxa; - maïchelho
"mâchoire", lat. maxilla; - keïcho
"cuisse", lat. coxa; - taïchou
"blaireau", lat. taxo; - bouïch
"buis", lat. buxum; - touîch "if",
lat. taxus; - fraïche "frène",
lat. fraxinus.On trouve, cependant rette
"droit": dit "dit",en échange
du latin rectus, dictus.On voit encore la
dentale "T" et non plus l' "i" palatal
succéder à "c" dans diretsion "direction",
lat. directio; - etsemple "exemple",
lat. exemplum.Le rôle de l' "i"
palatal dans sa fonction de remplaçant d'une gutturale se
fait jour aussi à l'infinitif des verbes faïre "faire",
lat. facere; - plaïre "plaire",
lat. placere; - keïre "cuire",
lat. coquere; - traïre "enlever, tirer",
lat. trahere;.
On peut remarquer par rapport à ce dernier verbe que le
languedocien, en substituant l'"i" palatal à l'aspirée
"H" a traité cette aspirée comme une gutturale.A
l'encontre du "c" devenant "i" le languedocien
brugo, brougo "bruyère", breton
brug, montre la gutturale douce se substituant à l'
"y" du latin brya Sylvestris, plin.) "bruyère
stérile. Dans le latin ad-spic-io "voir"
la gutturale "c" fait un échange avec l' "y"
de l'anglais spy "discerner".
Des exemples analogues de "i" palatal équivalant
à une gutturale ne sont pas rares dans les racines saxonnes
de l'anglais. On y rencontre, en effet, night "nuit";
- right "droit"; - high "haut";
- thigh "cuisse"; - might "puissance";
- nigh "voisin, prononcées par les anglais
naïte, raïre, haï, thaï,
maïte, naï, le "gh" disparaissant et confondu
avec l' "i" palatal.l,a fonction de l'
"i" palatal semble assez définie par ces exemples
pour autoriser son admission avec les gutturales languedociennes
et pour composer cette série de lettre G, C, K, H, I.Chap.
3 DENTALESD, T, (TH, S, J,) L, N.Linguales
hébraïques: D, T, L, N, TH.Les dentales
"d, t" font preuve d'une grande fermeté au commencement
des mots: =D-didal "dé à coudre", lat.
digitalis; - douna "donner", lat.
donare; - deoure "devoir", lat.
debere: - debigna "représenter, contrefaire",
lat. depingere: =T. tene "tenir",
alt. Tenere; - teougne "mince",
lat. tenuis, angl. thin, tiny, "mince";
- talpo "taupe", lat. talpa. D
se relève parfois et se renforce, même entre deux voyelles,
sàoul "sou", sàouto "monnaie
de deux sous", lat. soldus; - seli
"siège", s'assieta et s'asseta
"s'asseoir", lat. sedes, sedere,
angl. seat "siège, pendant que la plus forte
T, prise entre les deux voyelles, s'affaiblit généralement
en sa correspondante faible D, -degudo "due",
masculin degut; - pagado "payée",
masculin pagat. Cependant le T de faito
"faite", lat. facta; - keîto "cuite",
lat. cocla; - laïtago "laitue",
lat. lacula; - dreïto "droite",
lat. directa, ne s'adoucit pas, malgré les voyelles
qui paraissent l'entourer. Cette résistance provient, sans
doute, de l' "i" palatal qui remplace la gutturale
"c" du latin. Dans cette position , le languedocien
considère l' "i" palatal comme remplissant la
fonction d'une consonne et il ne permet pas à la dentale
forte T de s'affaiblir en D.Le changement de D et
de T en Z et en S est dû à l'assimilation faite par le languedocien
de ces dentales au "th" (dz, ts) anglais. L'influence
exercée par le "th" anglais a été considérable,
si on veut bien remarquer le nombre relativement
important des mots dans lesquels le D ou le T se
sont transformés en Z on en S: se fiza "se
fier", lat. fidere; - jouzion "juif",
lat judaeus; - azaga "arroser",
lat. adaquare; - suza "suer",
lat. sudare, angl. sweat "suer";
- rouzèlo ou rouzèlho "coquelicot",
angl. red "rouge"; - mezoul ou
mezoulho "moêlle", lat. medulla;
- aouzi "ouir", lat. audire; -
attebezy "attièdir", lat. tepidus
"tiède".'l' changé en S: rosse
"traineau" employé pour transport du bois de chauffage
dans les étroits et difficiles sentiers des montagnes; roussega
"trainer sur le sol"; - roussoul (castrais)
"herse", angl. rool "graver profondément",
et rut "ornière, trace profonde laissée par
les roues des voitures"; rosso "rosse,
mauvais cheval"; se roussa "se fatiguer
extrêmement", angl. rot "gâter, ( l'allemand
roos "cheval" se rapporte plutôt à l'anglais
ride "chevaucher"): - rossado
(castrais) "parenté, les membres d'une famille",
angl. root "lignée"; - allessa
"allaiter", breton lez "trayons",
angl. teal "telle".Les dentales
"d, t, th", après s'être affaiblies en ZS, subissent
une autre dégradation, celle de Z-S en "J"; -
mièjo "moitié", lat. média (pars); - enbejo
"envie", lat. invidia; - lourje
"grive", lat. lurdus; - jentilhos
(haute vallée de l'Aude) venant dedentilhos "lentilles":
bejo "vois", bejats "voyez",
lat. vide, videle; - sièjo "suie",
anglt. soot "suie"; - mijèro "mesure
de dix litres de vin", angl. measure (méjoure)
"mesure", lat. metiri "mesurer, mensura
"mesure"; - mouja (ailleurs moutcha)
"fouiller le sol", (ne se dit pas du porc qui
fouille le sol de son groin et de la taupe), angl. mouth
"bouche, gueule"; - fouja (ailleurs foutcha)
"piocher", lat. fodere, fossum
"creuser".Le rôle du "th" anglais
dans ces transformations est rendu encore plus sensible
par la prononciation qu'affectent au "J" une partie
du département de l'Aude. le Tarn: tsounc "jonc";
- mietso (mièjo) "moitié"; - enbetso
(enbejo) "envie"; - sietso (sièjo)
"suie".D et T cèdent sans effort leur position
à "I": biel "vieux", lat. vetus,
angl. while "temps"; bestioto ou
bestiolo "petite bête"; - fal ou fol
"fou"; - dentilho et lentilho
"lentille"; - daîcha, fr. "laisser";
- cigalo "cigale", lat. cicada.I,e
latin offre des exemples analogues: dacrima et lacrima
"larme", angl. tear "larme";
- dingua et lingua "langue", angl.
longue "langue".Les dentales "l,
n" permutent avec autant de facilité entre elles qu'avec
"d, t": boulzina et bounzina "bourdonner,
tinter"; - sanguil "sanguinelle",
lat. cornus sanguinea; - pana "voler";
- acrimoulie (castrais) "groseiller",
lat. acrimonia; - nibel "niveau",
angl. level, lat. libella "niveau".En
tenant compte de toutes ces transformations, il semble que
les dentales languedociennes doivent être rassemblées dans
un groupe composé des consonnes "d, t, (th, s, j),
l, n".LABIALES.Chap. 4 B, P, F, (PH),
V, M.Les mutations des labiales, à part leurs transformations
en gutturales, ne sont guère remarquables. La douce "b"
et la forte "p" se maintiennet aisément lorsqu'elles
sont initiales: battre "battre", lat.
batuere, angl. Beat "battre";
- bout "outre destinée au transport du vin",
lat. batiocus "broc, vase à tirer le vin; -
barata "troquer", angl. Barter
"troquer"; - bugado "lessive",
angl. Buck "lessiver"; - s'en penède
"se repentir de"; lat. poenitet; - parpelho
"paupière", lat. palpebra; - pialot
"monceau", angl. Pile "monceau";
- parel "mur, monceau", lat. parielis.P
s'amollit parfois, soit au commencement, soit dans le corps
des mots:buffa "souffler", angl. Puff
"une bouffée de vent"; - brout "rejeton,
pousse", angl. [s] prout "rejeton, pousse";
- sabon "savon"; lat. saponis,
angl. Soap "savon"; - debigna
"représenter", lat. depingere; - piboul
"peuplier"; lat. populus.Le
languedocien, surtout dans l'Aude, remplace généralement
par un "b" le "V" latin et le "W"
anglais: bacco "vache", lat. vacca;
- bèco "niaise, simple", angl. Weak
"qui manque de discernement"; bespo "guëpe",
lat. vespa, angl. wasp; - bam "vigueur,
force", angl. warm "vigoureux"; -
bent "vent", lat. ventus, angl.
wind; - basso "bourbier", angl.
wash "bourbier".La labiale douce
"b" est tombé dans les mots roupo "grand
manteau dont se servent les voituriers", angl. wrap
"envelopper"; rec "ruisseau",
angl. brook "ruisseau", tandis qu'elle
est parasite dans bergne "aune, aulne",
lat.alnus. Cette labiale monte d'un degré et se renforce
dans le terme poumpil "le gras de la jambe",
angl. bump "bosse" et dans les expressionsterminées
en français par "able", agréable, convenable qui
sont prononcés agreaple, coumbenable.Dans
le corps des mots, les labiales "b, p, v" peuvent
se résoudre en "ou"; reccoure "recevoir",
lat. recipere; - liouro "une livre",
lat. libra, en regard de libre "livre,
lat. liber, qui conserve sa labiale "b";
- deoure "devoir", lat. debere;
- idou "oeuf", lat. ovum;
- bidou "boeuf", lat. bovis.Parmi
les labiales, l'aspirée F est, assurément, la plus intéressante
dans ses transformations, parce qu'elle se substitue à "b",
à l'aspirée "h" et au "w" anglais. La
succession de F languedocien au "b" latin est
rare: le terme mouffle "mou, mollet",
lat. mobilis, en offre un exemple. L'aspirée F s'est
laissée déposséder par "b" dans rabe "radis",
lat. raphanus, et liba "raidir",
angl. tough (teuff) "raide.La permutation
de F et H est témoignée par les mots foc "feu",
angl. Hot "brûlant", lat. focus;
- farou "chien de berger, à longs poils",
angl. hairy "poilu"; - fabo "fève",
lat. faba et haba, et par les uatres termes
qui ont été déjà cités dans les changements de l'aspirée
H.Dans certains cas, le "v, w" abandonnent
leur position à l'aspirée F comme le montrent les expressions:
fardo "hardes", lat. vestes;
- fourmigo "fourmi", lat. formica,
angl. [s] warm "fourmiller"; - fioula
"siffler" en parlant du sifflement produit par
un baton flexible auquel on imprime un mouvement rapide,
angl. Wihz "sifflement"; - fenno
"femme", lat. femina, angl. woman,
womb (ououme) "donner naissance à"; -
foussoulou "frelon", angl. Whiz
"bourdonnement"; - farga "forger,
travailler le fer", angl. work "travail";
- fourfoulha "fourmiller", angl. [s] warm
"fourmiller", fall "abondance";
- foulloro (castrais) "chose de peu de valeur,
d'apparence trompeuse", angl. wile "tromperie,
fraude", lat. fallere "tromper".M
représente les autres labiales en certains cas qui sont
loin d'être fréquents, du moins en languedocien. Cette labiale
prend la place de "b" dans le mot merma
(castrais, pour berma) "diminuer, en tricotant,
les mailles d'un bas", angl. worm "supplanter";
elle cède la sienne à la forte "p" dans berp
"ver", berpou "vermisseau",
lat. vermis, angl. worm "ver".
Le terme mourdatchos "pincettes", angl.
warm "chaud"; - take "prendre",
montre le "w" remplacé par "M". Le latin
formucapes "pinces"; - formus
"chaud"; - capere "prendre",
traduit mot pour mot l'expression mourdatchos que
la languedocien a composé à l'aide des racines saxonnes.Quoique
peu nombreuses, les permutations de "m" avec "b,
p, v, w" doivent lui assurer une place dans la série
des labiales languedociennes.Chap. 5. - SIFFLANTES
DENTALES.Z, S, CH (tch), R.Dentales hébraïques:
z, s, sch, r, ts.La consonne "z" n'étant
qu'un adoucissement de "s", il est superflu de
mentionner les conjonctures où elle supplante cette sifflante.
Les channgements de "d, t" en "s" et
en "j" sont, en outre, indiqués à la série des
dentales; il serait donc oiseux d'y revenir encore.
Le languedocien a soigneusement conservé, dans le corps
des mots, "S" suivi de la dentale forte "t";
le français l'a supprimé, mais en indiquant cette suppression
par un accent circonflexe placé sur la voyelle qui le précédait;
bastou "bâton"; - bast "bât";
- basti "bâtir"; - besti "vêtir";
- pasto "pâte"; - pastre "pâtre";
- presta "prêter"; - gasta "gâter".Lorsque
la sifflante est initiale et suivie d'une voyelle, elle
garde sa valeur première; sac "sac", lat.
saccus, angl. sack; - saouze "saule",
lat. salix; - sega "scier", lat.
secare "couper", angl. saw "scier";
- mais elle ne sait plus se maintenir et elle tombe dans
quelques mots saxons ou elle est initiale
et suivie d'une consonne: brout "rejeton, pousse",
angl. sprout "rejeton, pousse"; - laouzo
"ardoise", angl. slate "ardoise";
- truca "frapper", angl. strike
"frapper"; nifla "renifler",
angl. sniff "renifler".Comme beaucoup
d'autres dialectes, le languedocien laisse aisément "S"
permuter avec "ch": eïchuga "essuyer",
lat. ex-siccare; - huchè, fr. huissier;
- eïcourda "ennuyer", angl. sorrow
"chagrin"; - croutcho (à Caunes, Audes)
"chemin de traverse", angl. cross "traverser",
cross-road "chemin de traverse"; - echalestre
"sauvage", lat. silvestris.
Dans ces exemples, "ch" a supplanté "S";
néanmoins, pour le mot basso "mare, bourbier",
angl. wash "bourbier, marais", c'est "S"
qui a pris la place de "sh", et pour le nom topographique
de montazels (Aude), angl. mount "montagne",
shell "coquillage" (fossile), c'est "z"
qui s'est substitué à "sh". En Auvergne, "ch"
remplace aussi "s"; sencheble "sensible";
- churamen "sûrement"; - chinfounia
"symphonie", mais cette transformation est loin
d'être générale et rigoureuse.La propriéte la plus
importante que possède la sifflante "s" est celle
de se faire représenter par "R".
Le latin fournit de nombreux exemples de cette mutation,
flos, floris "fleur"; - lepus,
leporis "lièvre"; - os, oris
"bouche", etc., et il n'est pas surprenant que
le languedocien se permette, assez rarement toutefois, de
marcher sur les brisées du latin. Les mots fardo
"hardes", lat. vestes; - rhumatirme,
fr. rhumatismes, font voir "R" succèdant à "S".L'exemple
le plus remarquable de rhotacisme ("S"
devenant "R") que puisse produire le languedocien
est celui de mour, mourre "museau",
angl. muzzle "museau", le premier élément
de muzzle provenant de mouth "gueule,
bouche". Le "th" de mouth s'est dégradé en
"Z", et cette consonne a permis au languedocien
d'opérer la transformation en "R" avec d'autant
plus de facilité que la liquide "l" de muzzle
se prêtait elle même à cette mutation.Le français,
au féminin, change en "euse" la terminaison des
noms et des adjectifs masculins en "eur". - trompeur,
trompeuse, - voleur, voleuse.
Le languedocien ne s'astreint pas à cette substitution et
forme le féminin par l'adjonction de la voyelle "O"
au masculin. - troumpur; trumpuro, - boulur,
bouluro.Quoique la consonne "R"
soit quelquefois qualifiée de gutturale, sa place, néanmoins,
paraît plûtot être indiquée à côté de "S", à cause
de leurs mutations réciproques.Chap. 6. - LIQUIDES.L,
M, N, R..La valeur des consonnes "l, m, n, r",
et leurs changements les plus ordinaires ont déjà été observés
à leurs série respective. Il rest etoutefois à signaler
les permutations de ces liquides entre elles. Quelques mots
languedociens suffiront pour cette indication sommaire.L'échange
des liquides "m, n" même initiales se fait jour
dans les termes nesclo "nèfle", lat mespilum;
dans le corps des mots, "m" se transforme encore
plus aisément en "n": coundanna "condamner",
lat condemnare; crounpa (avec métathèse de "R")
"acheter", lat. comparare; fenno "femme",
lat. femina réduit en femno et puis fenno."N"
peut se substituer à "R"; roumani "romarin",
lat rosmaris; milhou, milhouno "meilleur, meilleure",
lat. melioris. Parfois, "N" cède sa position
à "R": beri "venin", lat. venenum;
berinous "venimeux", lat. venenosus.La
dégradation de "N" en "gn", ne s'opère
pas d'une façon générale: bigno "vigne",
lat. vinca; gain "bénéfice", gagna
"benéficier", angl. Win "bénéficier";
lheno et legno "bois de chauffage",
lat. lignum, angl. Line "allumer";
tariragno et tararino "toile d'araignée",
lat. tela aranea.C'est un accident très commun
que la permutation de "l" et de "r",
surtout dans la bouche des enfants et des malades: liri
"lis", lat. lilium; parpelho "paupière",
lat. palpebra; azirou "ane de petite taille",
lat. asellus.Suivie d'une consonne, la liquide
"L" se résout dans certains cas en "ou";
soout "sou", lat. solidus; aoutre
autre", lat. alter. Aoubre (albre) "arbre",
lat. arbor; espeouto "épeautre",
lat. spella."L" se mouille pour
quelques expressions: lhuno "lune", lhum
"lumière", mais il s'en faut de beaucoup que cet
usage soit répandu parmis tous ceux qui parlent le languedocien.
Dans certaines localités, par exemple à Brenac, village
appartenant à l'arrondissement de Limoux, "L"
se mouille même dans les groupes "cl, pl": clhaou
"clé";clhar "clair", plha
"bien, beaucoup"; plhaoure "pleuvoir".Cette
faculté de permutation facile que possède, entre autre,
toutes ces liquides, leur donne le droit particulier d'être
rassemblées dans une série spéciale, et c'est pour ce motif
que je me permet d'en composer la dernière série des consonnes
languedociennes.On trouve rarement d'ailleurs, en
languedocien, des consonnes préfixés à un mot commençant
par une voyelle. C'est, probablement, pour éviter un effort
de prononciation qu'a eu lieu cette accession: dousta
"ôter", angl. Oust et out "dépouiller";
gaouza "oser", lat. audere; bergne
"aune, aulne", lat. alnus; naout
"haut", lat. altus. Il est possible, cependant,
que le "n" préfixé à ce terme provienne de la
prépposition in, in-altus.
C'est aussi par euphonie que la voyelle "e" précède
les mots qui commencent par "S" suivi d'une consonne:
escourpiou "écrire", lat. scribere;
espino "épine", lat. spina; espes
"épais", lat. spissus; estouffa
"étouffer", angl. Stiffle "étouffer";
estralha "s'agiter en travaillant", angl.
Struggle "s'agiter, s'efforcer".En
jetant un coup d'oeil général sur tous ces changements
de consonnes, on voit que les gutturales permutent facilement
entre elles; qu'elles possèdent, en de maintes circonstances,
la faculté de faire des échanges avec les labiales et avec
les dentales "d, t". Les dentales, outre les permutations
intérieures de leur propre séries, se font remplacer, quelquefois,
par des gutturales. Le "th" anglais les force
encore à se glisser dans la série des sifflantes dentales.
De plus, par "l, n", elles se raccordent aux liquides.Celles-ci,
à part ce raccord entre les dentales par "l, n"
et avec les sifflantes dentales par "r", touchent
aussi par "m" à la série des labiales. On peut,
ainsi, constater entre chaque série de consonne une lettre
spéciale qui sert d'intermédiaire et les relie les unes
avec les autres.
En terminant ces remarques, je dois faire observer que je
suis bien éloigné de croire avoir rapporté tous les changements
de consonnes qui peuvent se produire dans le dialecte languedocien
(5). Il me semble néanmoins,
n'avoir pas passé sous silence les mutations les plus frappantes,
celles qui peuvent être d'un plus grand secours pour découvrir
les termes moins adoucis qui sont en principe de notre parler
languedocien.H BOUDET.
(1) Encyclopédie moderne, au mot
Langues.
(2) Bopp, Grammaire comparée, chap.
87, I.
(3) D'Arbois de Jubainville, Etudes
grammaticales. Ch V p. 100.
(4) Bopp, Grammaire comparée, chap.
89, - chap. 90.
(5) Il n'est peut être pas inutile
de mentionner l'échange que les labiales font avec les dentales
dans les mots suivants: baloun "vallon",
lat. vallis "vallon", angl. Dale "vallon";
berbo "verbiage", lat. verbum "parole",
angl. Word "parole"; herbo "herbe",
lat. herba "herbe", angl. wort "herbe";
barbo "barbe", lat. barba "barbe",
angl. bard "barbe"; cerf "cerf",
lat. cervus "cerf", angl. hart "cerf";
cap "tête", lat. caput "tête",
angl. head "tête".OCTONOVO
D.R.