Société des Arts et Sciences de Carcassonne
Bulletin numéro 7 (1894-1895) pages 54 à 60.
Compte rendu par M. Louis FEDIE
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L'abbé BOUDET
Remarques sur la phonétique du dialecte Languedocien.
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C'est sous ce titre trop modeste que M.
l'abbé BOUDET nous présente une étude très sérieuse sur les conditions
diverses du mode de prononciation employé dans les diverses parties du
Languedoc. Son travail est divisé en deux parties, dont l'une s'applique
aux voyelles et l'autre aux consonnes. Il ne comporte ni analyse, ni commentaires.
Il consiste en une série d'observations très précieuses qui comme autant
de tableaux font passer sous les yeux du lecteur les nombreuses variations
qu'a subie la prononciation. La cause première de ces changements serait,
d'après l'auteur, le besoin d'euphonisme qui a produit l'adoucissement
des consonnes.
Il est en effet bien évident que dans les races latines
le langage a eu toujours des rapports avec l'instinct musical des populations.
La langue latine fondue avec la langue grecque visait à l'harmonie. C'est
ce qui explique la douceur, le moelleux pour ainsi dire, qui font des
dialectes issus des langues d'origine latine un véritable chant tant que
ces dialectes n'ont pas été altérés. Cette altération a amené la divergence
qui existe entre les divers patois dans la même région et souvent dans
une commune.
On connaît, en effet, des villages, des bourgs et même
des petites villes ou le langage usuel varie dans divers quartiers. Une
chose, aussi, très digne de remarque, c'est la variété qui existe partout
suivant la classe à laquelle appartiennent les sujets. Ainsi, dans les
campagnes surtout, la façon de s'exprimer des paysans entr'eux n'est pas
souvent la même que la façon dont ils s'expriment quand ils ont à parler
à une personne qui est considéré comme d'une qualité supérieure à la leur.
Il y a là une question de déférence, de respect qui se traduit, non seulement
par la différence de la prononciation mais encore par une altération de
syllabe formant un mot. Ainsi on dit à propos de soldats en marche:
marchoun pla, tandis qu'un autre interlocuteur dira: marchou
pla. La consonne finale n est alors supprimée. La seconde locution
est considérée comme moins noble que la première. Il serait facile de
trouver bien d'autres exemples de divergence de ce genre, car le nombre
de mots ainsi altérés va à l'infini. Il y a aussi dans le patois des formules
soit laudatives, soit simplement respectueuses qui passent, pour ainsi
dire, inaperçues. Elles marquent , d'après moi, une de ces nombreuses
évolutions qu'a subies le dialecte patois usuel dans les communes rurales,
parce que c'est là, surtout, que s'est conservé le régime de la diversité
des classes avec ses signes distinctifs. Les exemples abondent, je n'en
citerai que quelques-uns. Ainsi les mots français: Père, Mère, se
traduisent en patois de deux façons. Dans le langage commun on dit: Lé
Pairé, La Mairé. Quand on parle d'une façon plus raffinée, on dit:
Lé pèro, La Mèro.
Dans la plupart des mots ou la consonne L est employée,
elle se prononce tantôt avec le son naturel et tantôt comme si elle était
double et mouillée. Ainsi au lieu de dire Lé Loup on dit lé
LLoup, - Lé Lum, Lé LLum.
L'emploi de la consonne L avec la prononciation que j'appellerai
mouillée est de tradition très antique, car il s'applique constamment
dans la langue Catalane. Or le Catalan ou le Roussillonnais est la langage
vrai, réel, authentique, qui était usité dans le Languedoc avant la croisade
contre les Albigeois. Les lieutenants de Simon de MONFORT ne purent jamais
entamer ce riche territoire, qui fut autrefois le pays des Sardons, et
dont POMPEE avait marqué les limites par deux trophées, l'un à l'entrée
du coté des Gaules, l'autre à la sortie du coté de l'Ibérie. C'est sur
ce coin de terre qu'on a toujours parlé le vrai patois de la Gaule Narbonnaise.
Tous les dialectes qu'essayent de faire revivre de nos jours les félibres
de toute provenance et de toute école ne sont que des variantes provenant
de l'abâtardissement de la langue primitive Gallo-Romane. Nous trouvons
une preuve de la thèse que je soutiens dans le fait suivant. C'est que
lorsqu'on parcourt les diverses communes du Roussillon on trouve partout
le même langage Catalan sans variations.
Mais le fait le plus saillant qui se rattache à la formation
hybride du patois Languedocien, c'est la question de la variété si marquée
du dialecte et de la prononciation entre diverses communes de la même
région et aussi d'un même groupement de population. Pour rendre mon exposé
plus clair il convient de remonter à la source et de toucher un peu à
la question ethnographique. Quelques exemples seront concluants.
Il existe dans la région des Corbières cinq ou six communes
ou la lettre S placée entre deux voyelles est doublée et devient double
à la prononciation, au lieu de prendre la prononciation de la consonne
Z, comme dans le français. Ainsi le mot Rose en français
en parlant de la fleur de ce nom se prononce Rosso. Cet usage amena
une bizarre prononciation, tandis que le mot Roso, fleur, se prononçant
Rosso, cheval hors de service, le mot Rosso se prononce
Roso.
La consonne J, Jalbert, en français Persil,
se prononce Chalbert. Je crois inutile de faire d'autres citations
qui présentent le même caractère bizarre. J'en ai étudié la cause et je
l'ai trouvé dans un fait historique très remarquable et que je tiens à
signaler.
A la suite de la croisade contre les Albigeois, les troupes
plus ou moins disciplinées que commandait Simon de MONFORT étaient considérablement
réduites. A l'exception du contingent, assez nombreux du reste, qu'avait
amené le comte de NEVERS et que celui ci avait reconduit dans son pays
d'origine, les autres lieutenants du chef de cette armée ne voulurent
plus quitter cette terre du Languedoc et de l'albigeois ou le climat est
si doux, comparé à celui du Nord et de l'Est. Ils se taillèrent de grands
domaines et de riches fiefs sur cette terre qui produisait en abondance
les vins généreux et les fruits de toute sorte. ils s'installèrent dans
leurs châteaux forts, ou du haut de leurs murailles crénelées ils affectaient
de narguer le roi de France. Quant aux nombreux vassaux qu'ils avaient
amenés avec eux ils les installèrent dans les villages et les hameaux
dépendant de leur domaine princier. A la suite de cette main-mise, les
tenanciers indigènes qui, sous les TRENCAVEL, peuplèrent la contrée et
y avaient jusqu'alors vécu en paix furent divisés en deux catégories,
suivant les vues ou les caprices des nouveaux maîtres. Dans certains villages
les habitants fusionnèrent, bon gré mal gré, avec les nouveaux conquérants.
Dans d'autres, ou le seigneur du lieu avait opposé de la résistance, les
malheureux indigènes furent traités comme des animaux sauvages. Dom VAISSETTE
cite des localités ou l'expulsion prit un caractère révoltant. Les malheureux
exilés furent chassés et traqués dans les forets voisines.
Cet état de chose amena dans la région avec le changement
de la population, un changement de langage. La nécessité de s'entendre
et de se comprendre donna naissance à un langage usuel qui est le patois
de notre époque. C'est ce qui explique les variations de mots et de prononciation
que l'on remarque d'une commune à l'autre et même dans un groupement communal.
C'est ce qui explique aussi l'origine de certaines industries qui, avant
cette époque, étaient ou peu exercée ou totalement inconnues. Je me bornerai
à citer la radellerie dont les adeptes formèrent une puissante corporation
d'hommes énergiques et résolus qui, jusqu'à ces derniers temps, fournissait
à notre flotte des marins d'eau douce qui devenait, comme les habitants
des cotes du Nord, de vrais loups de mer. Les bourgs de Campagne, d'Espéraza,
d'Axat et la ville de Quillan, comptaient tous les ans dans le contingent
de la classe appelé au tirage au sort un assez grand nombre de conscrits
destinés à la marine de l'état.
Un autre signe caractéristique de la transplantation
d'une nouvelle race dont la contrée se trouve, outre le changement de
dialecte, dans un fait très remarquable. Certains villages formèrent,
dès le début de cette émigration, un groupement particulier et ils prirent
tous pour patron SAINT Michel, considéré comme le patron des croisés.
Dans ces derniers temps, depuis quarante ou cinquante
ans, un changement radical tend à faire disparaître ces divergences de
langage et de prononciation. La fréquentation des écoles par les enfants,
le passage par la caserne de tous les jeunes gens, la facilité de déplacement,
le besoin du bien être sont tout autant de causes qui tendent à l'uniformité
du langage; mais ce qui a le plus contribué à cette réforme radicale c'est
le besoin général qui se fait sentir de nos jours de comprendre et de
parler le français. Il faut espérer que, dans un temps assez rapproché,
cette confusion des langues disparaîtra pour faire place enfin à l'unité
de cette langue Française si noble, si pure et que tous les bons esprits
travaillent à propager dans les pays étrangers.
Si j'ai cru devoir entrer dans ces longs développements
à la suite de mon examen du travail de M.
l'abbé BOUDET, c'est surtout pour faire ressortir le mérite de l'œuvre
et les difficultés que présentait l'étude d'une question aussi compliquée.
Nous devons louer M. l'abbé BOUDET
de nous avoir prouvé qu'il s'est préparé par de fortes études et de patientes
recherches à traiter en homme compétent le sujet qu'il avait choisi.
Carcassonne, le 3 février 1894.
Louis FEDIE
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