L'antique Rhedae ou Rennes-le-Château
voit grossir, tous les ans, le nombre d' excursionnistes venant
visiter ses ruines, anciens vestiges du temps passé.
La Société d'Etudes scientifiques de l'Aude
ne pouvait donc manquer de venir y chercher à son tour une
nouvelle page pour l'histoire de notre département.
Aussi le 24 juin, jour fixé pour J'excursion
à Rennes-le-Château, bon nombre de collègues se pressent aux
guichets de la gare et, munis de leur ticket, montent vivement
dans le train.
6h15, la lourde masse s'ébranle, les stations
succèdent aux stations. En gare d'Alet,
un de nos collègues, M. Deville, maire de cette charmante
cité, monte avec nous : encore quelques minutes et nous arrivons
à Couiza.
On se hâte de descendre car la journée
s'annonce très chaude, et il importe de faire l'ascension
de Rennes-le-Château avant la trop grande chaleur. Là encore
deux nouveaux collègues viennent grossir notre nombre déjà
très respectable: la petite troupe se met en marche, admirant
en passant le château de Couiza, ancienne demeure des ducs
de- Joyeuse, édifiée vers 1540 sur les bords de l'Aude et
de la Sals.
Nous voyons déjà à notre droite et sur
les hauteurs les vieilles tours du Château de Rennes, mais
une heure de marche est nécessaire pour arriver dans l'ancienne
capitale du Rhedesium. Alors, tantôt précédés,
tantôt suivis d'un modeste baudet qui porte nos sacs, nous
gravissons la côte. non sans remarquer toutefois que nos botanistes
sont déjà tout entiers à leurs recherches.
9h30, nous voici enfin au sommet le temps
est maintenant très chaud,. mais à cette hauteur (435 mètres
d'alt.) l'air est assez frais ; nous remarquons sur notre
passage les anciens murs d'enceinte ou fortifications dont
il ne reste plus que quelques pans.
Mettant en lieu sûr nos bagages, nous commençons
immédiatement par la visite du Château. Ici, sauf de grands
appartements aux plafonds très élevés, rien de bien remarquable
ne frappe la vue; tout y est vieux, usé et surtout délabré
quelques pièces cependant sont encore habitables et habitées
précisément par notre hôtelier. Aussi la visite est très rapide.
Suivant une petite rue tortueuse, nous
nous, rendons à la propriété de M. Auguste Fons qui a découvert
récemment, au pied des anciens remparts de la forteresse,
un ossuaire. En effet, c'est bien un ossuaire qu'on nous montre;
un des nôtres, muni d'une pioche, cherche, en creusant, à
se rendre compte de l'épaisseur de la couche d'ossements accumulés.;
mais les tibias succèdent aux tibias et les crânes voisinent
avec un nombre incalculable de fémurs; de guerre lasse, nous
quittons ce lieu macabre.
Montés sur une tour de construction récente.
nous allons admirer le beau panorama qui se déroule sous nos
yeux. A notre gauche, la grande plaine de la Lauzet avec,
au fond, le village de Granès et, plus à droite, Saint-Ferriol.
Plus près, devant nous, sur un mamelon, s'élevait, parait-il.
une forteresse qui défendait Rennes-le-Château : aussi appelle-t-on
ce mamelon « le Casteillas ». Rien pourtant ne subsiste
et il est impossible au chercheur de trouver trace de constructions.
Nous apercevons la rivière d'Aude traversant
le village de Campagne . ici, Espéraza avec ses hautes cheminées,
centre important de fabrication du chapeau de laine: plus
loin, le village de Fa avec sa tour antique, dite tour des
signaux; Antugnac, Montazels et Couiza avec, encore plus à
droite, Coustaussa et son château en ruines. Mais l'heure
avance et c'est à regret qu'il faut quitter notre poste d'observation
et poursuivre notre visite.
L'Eglise (1740) se dresse bientôt
devant nous, l'intérieur est superbe avec de jolies peintures
fraîches et riantes: nous cherchons à découvrir dans ce lieu
quelques traces du passé mais inutilement. Cependant,' dans
un petit jardin contigu à l'église, un des nôtres a reconnu
dans une dalle grossièrement sculptée ou plutôt gravée un
ancien vestige qui daterait du Ve siècle; il est regrettable
que cette dalle serve de marche d'escalier et soit exposée
dehors à toutes les intempéries. Sa place
serait bien mieux à l'intérieur de l'église et remplacerait
avantageusement . quelque panneau verni ou doré.
Nous remarquons encore, dans un autre petit
jardin, un socle en pierre supportant une Vierge ; ce socle,
très ancien et d'un beau travail, a été retouché sous prétexte
de donner à. celui-ci plus de relief, et tout au contraire
l'ouvrier a fait perdre à la sculpture toute note d'art et
enlevé le précieux de cette pièce antique.
Une visite au cimetière nous fait découvrir
dans un coin une large dalle, brisée dans son milieu, où on
peut lire une inscription gravée très grossièrement.
Cette dalle mesure 1m3o sur 0m65.
Mais on vient nous rappeler que c'est l'heure
du déjeuner; servi dans une des salles du Château, le repas
a été du meilleur goût. Un excellent moka clôture la fête
et la première partie du programme.
Nous remercions M. Auguste Fons pour son
amabilité et, sur la proposition de notre collègue, M. Fages,
nous le nommons, par acclamation, membre de la Société.
Nous quittons Rennes-le-Château, non sans
remarquer qu'à l'importante ville d'autrefois a succédé un
village aux maisons vieillottes, petites et mal bâties; quelques-unes
même, dont les propriétaires ont disparu, tombent en ruines

Les deux villages de Rennes-le-Château
et de Rennes-les-Bains ne sont reliés ensemble par aucune
route carrossable; de mauvais chemins servant plutôt à l'exploitation
de quelque métairie sont les seules voies que l'on puisse
suivre.
Nous engageant dans un de ces chemins,
nous le suivons jusqu'à la métairie dite "les patiacés"
pour nous jeter après à travers champs, car nous devons passer
au « Pla de la Côte » lieu où se trouve le "rocher
tremblant". Arrivés là, vingt bras vigoureux enlacent
le fameux rocher, qu'on croit devoir crouler sous cette formidable
poussée; mais la lourde masse

ne bouge pas ou presque pas. À voir le
nombre d'inscriptions, de noms et de dates gravés sur la pierre,
on peut se rendre compte du nombre de touristes qui viennent
essayer la puissance de leurs muscles.
Un étroit sentier nous conduit bientôt
au moulin Tiffou. Quelques minutes d'arrêt sont nécessaires
pour mettre un peu d'ordre à notre toilette; nous arrivons
enfin aux Bains de Rennes.
Avec l'été arrivent ici, pour boire les
eaux ou prendre des bains, un très grand nombre de personnes.
Ce petit village d'hiver se trouve immédiatement transformé
en une petite ville riante et animée. Aussi constatons-nous
que bon nombre de ces baigneurs sont déjà arrivés pour soigner
leur .santé. Ce qu'il nous faut à nous, en ce moment, c'est
l'ombre d'abord, car il fait toujours très chaud, un peu de
repos pour nos-jambes qui commencent à faiblir et surtout
des rafraîchissements. Nous trouvons tout cela sur la terrasse
du Café Cadenat.
Mais déjà nos cochers attellent leurs chevaux
pour nous ramener à Couiza. Quittant à regret notre terrasse
ombragée, nous allons visiter quelques établissements de bains,
rapidement, si rapidement qu'il est impossible de donner des
détails précis sur leur confort moderne.
Vite en voiture; nos chevaux, bien reposés,
ne demandent qu'à rentrer à Couiza et nous emportent à vive
allure.
Ici la ville est en fête et la musique,
installée sur la route nationale, à l'ombre de frais platanes,
envoie dans les airs l'écho de ses meilleurs morceaux.
Après un sommaire repas pris chez M. Igounet,
on se rend pédestrement à la gare, le train siffle, on part,
on est parti.
En somme, bonne et agréable journée.
E. TISSEYRE. |