Tandis qu'une quinzaine de nos
collègues parcourant l'Italie, se grisaient d'art et de ciel
bleu au pays des rêves et des gondoles, d'autres, de goûts
plus modestes, se réunissaient au nombre de dix en gare de
Carcassonne, le lundi 16 avril, pour aller passer une journée
au grand air. Notre troupe était peu nombreuse, comme on voit,
mais nous avions l'avantage de compter parmi nous une dame
et trois demoiselles et l'on sait que la présence de l'élément
féminin, surtout quand il est jeune, ne constitue pas l'un
des moindres agréments d'une excursion.
Nous nous installons tous dans un
compartiment du train en partance pour Quillan et, à 6h15,
le signal du départ est donné. Dès que nous avons franchi
les limites de la ville, chacun interroge l'horizon et essaye
de pronostiquer le temps qu'il fera. Naturellement, les avis
sont partagés, quelques-uns prétendent que nous pourrions
bien avoir de l'eau avant la fin de la journée, mais la majorité.
est d'accord pour bannir toute crainte à ce sujet. Bah! nous
sommes en route, d'ici à ce soir nous verrons bien qui aura
eu tort ou raison?
A 7h53 nous arrivons en gare d'Espéraza,
où viennent nous rejoindre nos deux délégués, MM. Achille
Malet et Elie Tisseyre. Dans la cour. deux voitures nous attendent,
une calèche pour les dames, un car alpin (ou pyrénéen, si
vous aimez mieux) pour les autres. Il est 8 heures. Nous montons,
nos cochers font claquer leur fouet et nous filons à toute
allure dans la direction de Campagne. Tout près de l'établissement
de bains de ce nom, nous abandonnons la route nationale pour
prendre le chemin d'intérêt commun d'Espéraza à Saint-Just.
Nous nous élevons insensiblement
et bientôt nous voyons se dessiner, à notre droite, la silhouette
imposante de l'antique manoir de Saint-Ferriol et un peu plus
loin le Roc de la Dent, à notre gauche deux mamelons dominant
la plaine environnante. Le premier porte le nom de Casteillas,
mot patois qui semble indiquer que là se serait élevé
jadis un grand château. C'est possible! En tout cas, il n'en
reste pas aujourd'hui le moindre vestige. Le second mamelon,
séparé du premier par une profonde coupure du terrain, porte
le petit village de Rennes-le-Château, dont les constructions
présentent. de loin, un aspect des plus pittoresques.
Ces deux noms de Saint-Ferriol et
de Rennes-le-Château nous remettent en mémoire des excursions
anciennes ou récentes, dont nous nous plaisons à rappeler
les divers incidents. C'est en devisant ainsi que nous atteignons
Granès, petit village situé à peu près au centre d'une plaine
assez fertile. La route longe le cimetière. Oh!
le mignon cimetière, aux tombes modestes, pressées les unes
contre les autres! Ici. point de caveaux funéraires, point
d'apparât, comme dans les villes. Une pauvre croix de bois,
une faible élévation de terre sur laquelle l'herbe pousse
drue et serrée, marquent la place où reposent ceux qui dorment
leur dernier sommeil. Il n'est point en dehors du village,
mais dans le village même et à le voir comme blotti contre
les dernières maisons, il semble que les habitants aient voulu
garder tout près d'eux leurs chers morts, pour les associer
encore à leur dur labeur, à leurs soucis ou à leurs joies.
Nos attelages ont ralenti leur allure,
car la pente s'accentue de plus en plus. Nous en profitons
pour descendre de voiture et pour nous réchauffer un peu en
dégourdissant nos jambes, car l'air ici se l'ait sentir plus
vif que dans la plaine. Quelques rares violettes, des primevères
printanières se montrent au bord de la route et vont orner
le corsage de nos gentilles compagnes. Ce sont les seules
fleurs épanouies en ce moment. C'est que nous sommes à plus
de 6oo mètres d'altitude et dans ces régions désolées où la
tramontane souffle presque constamment, l'hiver s'y attarde
et les chauds effluves du printemps sont lents à s'y faire
sentir.
Nous traversons une lande sauvage,
couverte de buis et de bruyères et finissons par arriver à
la ferme du Cayrol. Le muletier qui devait nous y attendre
pour prendre nos sacs est tout bonnement un bouvier. Il parait
que les mulets sont inconnus dans le pays. Notre homme est
là, avec sa charrette attelée de deux boeufs, exact au rendez-vous.
Le poids de nos sacs ne risque pas de faire ployer l'essieu
du lourd véhicule.
Nos voitures vont se remiser à Saint-Just
et nous quittons le chemin d'intérêt commun pour prendre un
chemin vicinal ordinaire, encore non terminé, qui nous mène
au Bézu, pauvre petit hameau, perdu dans la montagne, au bout
du monde. Le Bézu forme avec Saint-Just une seule commune.
Sept à huit maisons le composent, dominées par l'église que
nous visitons en passant. Bâtiment sans style, et dont la
pauvreté est bien en harmonie avec l'aspect du pays environnant.
Sa visite ne nous retient pas longtemps
et nous reprenons notre promenade. A dix heures nous sommes
à la ferme des Tipliès, où nous reviendrons tout à l'heure
pour déjeuner.
Sans désemparer, nous escaladons,
par petits groupes, la crête que couronnent les ruines du
château du Bézu. Par un hasard aussi heureux qu'inattendu,
j'avais avec moi les deux plus jeunes filles de la troupe.
L'une d'elles, que je ne veux pas nommer pour ne pas effaroucher
sa modestie, se faisait remarquer par sa grâce et son intrépidité
Insoucieuse du danger, elle gravissait les pentes, franchissait
les blocs de rochers, glissait à travers les touffes de buis,
avec une aisance et une agilité sans pareilles. Moi je soufflais.
je prenais des précautions, je m'aidais des aspérités de la
roche ou des branches des buissons, mais on eût dit qu'elle
se jouait des difficultés. Ah! la jeunesse! Vingt ans ! qui
me rendra mes vingt ans!
Enfin. nous voilà au point culminant
de la crête, 829 mètres d'altitude. De la forteresse wisigothe
qui la couronnait et qui, au VIIIe siècle défendait la voie
stratégique allant de Rhedae en Espagne, il ne reste plus
que quelques pans de mur informes, couvrant un espace considérable
et dont l'épaisseur témoigne encore de son importance. Elle
n'était accessible que par le Nord; du côté Sud, la montagne
qui la supporte se dresse à pie à plus de cent mètres au-dessus
de la plaine.
Le château du Bézu. nous dit Fédié
dans son Histoire du comté du Razès s'appelait au
moyen-âge tantôt Albefuvum, tantôt Albedunum,
Dom Vaissette le désigne sous le terme d'Albedum.
Il fut inféodé par l'un des comtes
de Rhedez à un seigneur dont on ignore le nom. C'était un
simple chevalier à qui son suzerain donna la forteresse. Il
en prit le nom et s'appela: Dominus de Albedunum. Les châtelains
du Bézu figurent dans plusieurs actes et l'un d'eux fut au
nombre des nobles qui se révoltèrent contre
Bernard Aton, vicomte de Razès, en 1090.
Dom Vaissette rapporte, mais sans
entrer dans aucun détail, que le château appelé Albedum fut
assiégé par l'une des armées de Simon de Montfort qui parvint
à s'en emparer et le détruisit complètement. Il ne fut jamais
reconstruit
(1).
Du point où nous sommes on jouit,
quand le temps est clair, d'un panorama splendide. Aujourd'hui,
malheureusement, l'atmosphère est chargée de vapeurs et notre
vue est un peu bornée. Nous pouvons toutefois distinguer,
en face de nous, le petit hameau de la Viallasse, au bord
de la Blanque, Rennes-les-Bains, le hameau de Montferrand,
le Cardou, à gauche Rennes-le-Château perché sur son promontoire,
à droite le pic de Bugarach : derrière nous La Serre de Bec
nous domine de près de 2oo mètres.
Mais le vent souffle avec furie
et nous oblige à quitter notre observatoire. Nous rentrons
à la ferme des Tipliès, laquelle a pris son nom d'un manoir
du XVe siècle ayant appartenu au seigneur de Rennes, et qui
fut détruit en partie par les Calvinistes en 1573 (1),
Dans le coin d'un pré bien abrité
par une haie de buis nous étalons le contenu de nos sacs et
nous exécutons consciencieusement un des articles du programme.
Ce n'est pas, ma foi, le moins intéressant. Dire que notre
déjeuner fut gai devient chose banale. Il en est toujours
ainsi quand on a autour de soi des visages amis et que le
soleil se met de la partie. On le prolongerait volontiers.
Pourtant le programme a ses exigences et il faut le remplir
jusqu'au bout. Nous avons encore à visiter un gisement fossilifère
important et les géologues ne nous font grâce ni d'un oursin.
ni d'un polypier. En route donc pour la Jacotte ou nous trouverons,
par surcroît, des quartz bipyramidés.
En moins de demi-heure nous sommes
rendus et nous voilà tous dispersés en tirailleurs, à la recherche
des cailloux. Le sol en est littéralement pétri et la récolte
est abondante. Mais bientôt les profanes se fatiguent et laissant
les géologues à leurs recherches se dirigent vers le hameau
du Bézu et de là tout doucement jusqu'à Saint-Just. Le village
est tout petit: on en a bientôt fait le tour. On visite l'église,
on jette un coup d'oeil sur le panorama de montagnes qui se
déroule à l'Ouest, et puis on se demande ce qu'on va faire
en attendant les autres. Allons au café, dit quelqu'un!
Au café, à Saint-Just! Il parait
qu'il y a, en effet, un café. Allons! Vous n'imaginez pas
sans doute que vous allez entrer dans une salle ornée de glaces,
de peinture, de tables de marbre Si vous avez eu un moment
cette illusion, détrompez-vous. Une pièce servant de cuisine,
dans un angle de laquelle, près de la fenêtre, une longue
table est dressée sur des tréteaux et une demi-douzaine de
chaises, voilà le café du lieu. Une jeune femme y vaque aux
soins du ménage. Servez-nous un panaché, lui demande-t-on,
Un panaché? J'ai de l'absinthe, répond-elle, du picon, mais
du panaché, connais pas! Eh bien alors, avez-vous du café?
Du café, oui, et je puis vous en préparer tout de suite, c'est
l'affaire d'un instant. Partait. Faites-nous du café. Moins
d'un quart d'heure après la bonne femme nous apporte un liquide
noirâtre qui n'avait de café que le nom et qui ne nous dit
rien qui vaille. Pourtant nous y trempons nos lèvres et à
grand renfort de sucre et d'un tord-boyau énergique, nous
finissons par l'ingurgiter. Nos deux cochers, que nous avons
invités, absorbent le breuvage sans sourciller.
La dépense réglée, nous quittons
l'établissement (!) et comme la violence du vent, qui augmente
toujours, ne nous permet pas de rester dehors, nous décidons
de faire atteler et de partir. Il est à peine quatre heures,
nous sommes en avance d'une heure et demie sur le programme,
mais nous aurons ainsi un peu plus de temps à séjourner aux
bains de Campagne où un arrêt a été prévu.
Voici les géologues qui viennent
nous rejoindre. La troupe est au complet. Chacun reprend sa
place dans les voitures et fouette cocher.
Nos chevaux bien reposés partent
comme des flèches et, comme nous descendons tout le temps,
nous arrivons en quarante minutes à peine à l'établissement
de bains de Campagne. Autant il nous avait paru morne le matin,
autant il est animé à cette heure. C'est que c'est jour de
fête aujourd'hui et la jeunesse d'Espéraza s'y est donné rendez-vous;
partout ce ne sont que groupes animés, jouant et chantant.
Quelques-uns plus calmes savourent les douceurs d'un goûter
champêtre à l'orée du bois des Echardes si poétiquement décrit
jadis par notre regretté Dr Petit.
A cinq heures nous rentrons à Espéraza
où nous devons dîner avant de reprendre le train. De cinq
à six, nous allons visiter l'église où nous avons pu remarquer
un bel autel en marbre qui provient, dit-on, de l'ancienne
église d'Alet. Les grands candélabres massifs qui le surmontent
et qui sont d'un beau style proviennent de l'église Saint-Just
de Narbonne.
Après l'église. quelques-uns vont
visiter l'école, d'autres font le tour du village,. d'autres
enfin attendent l'heure du dîner en faisant uno régo sur
la place. Faire uno régo est une locution du pays
qui signifie parcourir la promenade d'un bout à l'autre et
dans le même sens.
A six heures, tout le monde se rend
à l'hôtel Alard où un excellent repas nous est servi. L'omelette
de Pâques traditionnelle et l'agneau pascal y figurent et
chacun y fait le plus grand honneur. De même que le matin,
pendant notre déjeuner sur l'herbe, la plus franche gaîté
règne parmi les convives ; la joie s'épanouit sur tous les
visages.
A sept heures on reprend le chemin
de la gare et quelques minutes après on prend place dans le
train qui descend vers Carcassonne où nous sommes rendus à
neuf heures, enchantée de l'emploi de notre journée et nous
promettant de recommencer bientôt.
Je n'ai pu, dans ce rapide compte-rendu,
vous donner un aperçu de la flore du pays, car nous n'avions
avec nous aucun botaniste: d'ailleurs il eut été bien difficile
de s'en faire une idée 3 la végétation étant encore bien en
retard. Je ne puis pas davantage me prononcer sur sa faune
entomologique, les insectes, à part un carabe doré (Carabus
auratus L.) et un joli charançon (Baiynottis Pyrenaus
Bris.), étant demeurés cachés dans leurs retraites. Ce
que je puis dire, c'est qu'il y a des vipères- car nous en
avons tué une en descendant du château du Bézu. C'est surtout
pour les géologues que la région me parait intéressante, à
en juger par les nombreux fossiles qu'a recueillis M. Fages.
Notre collègue pourra vous en faire l'énumération, je lui
cède la parole.
Carcassonne, 22 Avril 1906.
L. GAVOY.
(1)
L. Fédié - Le Comté de Razès. |