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Dernière mise à jour
le 30 juin 2005


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EXCURSION du 16 Avril 1906

 A SAINT JUST ET LE BEZU

 

Tandis qu'une quinzaine de nos collègues parcourant l'Italie, se grisaient d'art et de ciel bleu au pays des rêves et des gondoles, d'autres, de goûts plus modestes, se réunissaient au nombre de dix en gare de Carcassonne, le lundi 16 avril, pour aller passer une journée au grand air. Notre troupe était peu nombreuse, comme on voit, mais nous avions l'avantage de compter parmi nous une dame et trois demoiselles et l'on sait que la présence de l'élément féminin, surtout quand il est jeune, ne constitue pas l'un des moindres agréments d'une excursion.

Nous nous installons tous dans un compartiment du train en partance pour Quillan et, à 6h15, le signal du départ est donné. Dès que nous avons franchi les limites de la ville, chacun interroge l'horizon et essaye de pronostiquer le temps qu'il fera. Naturellement, les avis sont partagés, quelques-uns prétendent que nous pourrions bien avoir de l'eau avant la fin de la journée, mais la majorité. est d'accord pour bannir toute crainte à ce sujet. Bah! nous sommes en route, d'ici à ce soir nous verrons bien qui aura eu tort ou raison?

A 7h53 nous arrivons en gare d'Espéraza, où viennent nous rejoindre nos deux délégués, MM. Achille Malet et Elie Tisseyre. Dans la cour. deux voitures nous attendent, une calèche pour les dames, un car alpin (ou pyrénéen, si vous aimez mieux) pour les autres. Il est 8 heures. Nous montons, nos cochers font claquer leur fouet et nous filons à toute allure dans la direction de Campagne. Tout près de l'établissement de bains de ce nom, nous abandonnons la route nationale pour prendre le chemin d'intérêt commun d'Espéraza à Saint-Just.

Nous nous élevons insensiblement et bientôt nous voyons se dessiner, à notre droite, la silhouette imposante de l'antique manoir de Saint-Ferriol et un peu plus loin le Roc de la Dent, à notre gauche deux mamelons dominant la plaine environnante. Le premier porte le nom de Casteillas, mot patois qui semble indiquer que là se serait élevé jadis un grand château. C'est possible! En tout cas, il n'en reste pas aujourd'hui le moindre vestige. Le second mamelon, séparé du premier par une profonde coupure du terrain, porte le petit village de Rennes-le-Château, dont les constructions présentent. de loin, un aspect des plus pittoresques.

Ces deux noms de Saint-Ferriol et de Rennes-le-Château nous remettent en mémoire des excursions anciennes ou récentes, dont nous nous plaisons à rappeler les divers incidents. C'est en devisant ainsi que nous atteignons Granès, petit village situé à peu près au centre d'une plaine assez fertile.  La route longe le cimetière. Oh! le mignon cimetière, aux tombes modestes, pressées les unes contre les autres! Ici. point de caveaux funéraires, point d'apparât, comme dans les villes. Une pauvre croix de bois, une faible élévation de terre sur laquelle l'herbe pousse drue et serrée, marquent la place où reposent ceux qui dorment leur dernier sommeil. Il n'est point en dehors du village, mais dans le village même et à le voir comme blotti contre les dernières maisons, il semble que les habitants aient voulu garder tout près d'eux leurs chers morts, pour les associer encore à leur dur labeur, à leurs soucis ou à leurs joies.

Nos attelages ont ralenti leur allure, car la pente s'accentue de plus en plus. Nous en profitons pour descendre de voiture et pour nous réchauffer un peu en dégourdissant nos jambes, car l'air ici se l'ait sentir plus vif que dans la plaine. Quelques rares violettes, des primevères printanières se montrent au bord de la route et vont orner le corsage de nos gentilles compagnes. Ce sont les seules fleurs épanouies en ce moment. C'est que nous sommes à plus de 6oo mètres d'altitude et dans ces régions désolées où la tramontane souffle presque constamment, l'hiver s'y attarde et les chauds effluves du printemps sont lents à s'y faire sentir.

Nous traversons une lande sauvage, couverte de buis et de bruyères et finissons par arriver à la ferme du Cayrol. Le muletier qui devait nous y attendre pour prendre nos sacs est tout bonnement un bouvier. Il parait que les mulets sont inconnus dans le pays. Notre homme est là, avec sa charrette attelée de deux boeufs, exact au rendez-vous. Le poids de nos sacs ne risque pas de faire ployer l'essieu du lourd véhicule.

Nos voitures vont se remiser à Saint-Just et nous quittons le chemin d'intérêt commun pour prendre un chemin vicinal ordinaire, encore non terminé, qui nous mène au Bézu, pauvre petit hameau, perdu dans la montagne, au bout du monde. Le Bézu forme avec Saint-Just une seule commune. Sept à huit maisons le composent, dominées par l'église que nous visitons en passant. Bâtiment sans style, et dont la pauvreté est bien en harmonie avec l'aspect du pays environnant.

Sa visite ne nous retient pas longtemps et nous reprenons notre promenade. A dix heures nous sommes à la ferme des Tipliès, où nous reviendrons tout à l'heure pour déjeuner.

Sans désemparer, nous escaladons, par petits groupes, la crête que couronnent les ruines du château du Bézu. Par un hasard aussi heureux qu'inattendu, j'avais avec moi les deux plus jeunes filles de la troupe. L'une d'elles, que je ne veux pas nommer pour ne pas effaroucher sa modestie, se faisait remarquer par sa grâce et son intrépidité Insoucieuse du danger, elle gravissait les pentes, franchissait les blocs de rochers, glissait à travers les touffes de buis, avec une aisance et une agilité sans pareilles. Moi je soufflais. je prenais des précautions, je m'aidais des aspérités de la roche ou des branches des buissons, mais on eût dit qu'elle se jouait des difficultés. Ah! la jeunesse! Vingt ans ! qui me rendra mes vingt ans!

Enfin. nous voilà au point culminant de la crête, 829 mètres d'altitude. De la forteresse wisigothe qui la couronnait et qui, au VIIIe siècle défendait la voie stratégique allant de Rhedae en Espagne, il ne reste plus que quelques pans de mur informes, couvrant un espace considérable et dont l'épaisseur témoigne encore de son importance. Elle n'était accessible que par le Nord; du côté Sud, la montagne qui la supporte se dresse à pie à plus de cent mètres au-dessus de la plaine.

Le château du Bézu. nous dit Fédié dans son Histoire du comté du Razès s'appelait au moyen-âge tantôt Albefuvum, tantôt Albedunum, Dom Vaissette le désigne sous le terme d'Albedum.

Il fut inféodé par l'un des comtes de Rhedez à un seigneur dont on ignore le nom. C'était un simple chevalier à qui son suzerain donna la forteresse. Il en prit le nom et s'appela: Dominus de Albedunum. Les châtelains du Bézu figurent dans plusieurs actes et l'un d'eux fut au nombre des nobles qui se révoltèrent contre Bernard Aton, vicomte de Razès, en 1090.

Dom Vaissette rapporte, mais sans entrer dans aucun détail, que le château appelé Albedum fut assiégé par l'une des armées de Simon de Montfort qui parvint à s'en emparer et le détruisit complètement. Il ne fut jamais reconstruit (1).

Du point où nous sommes on jouit, quand le temps est clair, d'un panorama splendide. Aujourd'hui, malheureusement, l'atmosphère est chargée de vapeurs et notre vue est un peu bornée. Nous pouvons toutefois distinguer, en face de nous, le petit hameau de la Viallasse, au bord de la Blanque, Rennes-les-Bains, le hameau de Montferrand, le Cardou, à gauche Rennes-le-Château perché sur son promontoire, à droite le pic de Bugarach : derrière nous La Serre de Bec nous domine de près de 2oo mètres.

Mais le vent souffle avec furie et nous oblige à quitter notre observatoire. Nous rentrons à la ferme des Tipliès, laquelle a pris son nom d'un manoir du XVe siècle ayant appartenu au seigneur de Rennes, et qui fut détruit en partie par les Calvinistes en 1573 (1),

Dans le coin d'un pré bien abrité par une haie de buis nous étalons le contenu de nos sacs et nous exécutons consciencieusement un des articles du programme. Ce n'est pas, ma foi, le moins intéressant. Dire que notre déjeuner fut gai devient chose banale. Il en est toujours ainsi quand on a autour de soi des visages amis et que le soleil se met de la partie. On le prolongerait volontiers. Pourtant le programme a ses exigences et il faut le remplir jusqu'au bout. Nous avons encore à visiter un gisement fossilifère important et les géologues ne nous font grâce ni d'un oursin. ni d'un polypier. En route donc pour la Jacotte ou nous trouverons, par surcroît, des quartz bipyramidés.

En moins de demi-heure nous sommes rendus et nous voilà tous dispersés en tirailleurs, à la recherche des cailloux. Le sol en est littéralement pétri et la récolte est abondante. Mais bientôt les profanes se fatiguent et laissant les géologues à leurs recherches se dirigent vers le hameau du Bézu et de là tout doucement jusqu'à Saint-Just. Le village est tout petit: on en a bientôt fait le tour. On visite l'église, on jette un coup d'oeil sur le panorama de montagnes qui se déroule à l'Ouest, et puis on se demande ce qu'on va faire en attendant les autres. Allons au café, dit quelqu'un!

Au café, à Saint-Just! Il parait qu'il y a, en effet, un café. Allons! Vous n'imaginez pas sans doute que vous allez entrer dans une salle ornée de glaces, de peinture, de tables de marbre Si vous avez eu un moment cette illusion, détrompez-vous. Une pièce servant de cuisine, dans un angle de laquelle, près de la fenêtre, une longue table est dressée sur des tréteaux et une demi-douzaine de chaises, voilà le café du lieu. Une jeune femme y vaque aux soins du ménage. Servez-nous un panaché, lui demande-t-on, Un panaché? J'ai de l'absinthe, répond-elle, du picon, mais du panaché, connais pas! Eh bien alors, avez-vous du café? Du café, oui, et je puis vous en préparer tout de suite, c'est l'affaire d'un instant. Partait. Faites-nous du café. Moins d'un quart d'heure après la bonne femme nous apporte un liquide noirâtre qui n'avait de café que le nom et qui ne nous dit rien qui vaille. Pourtant nous y trempons nos lèvres et à grand renfort de sucre et d'un tord-boyau énergique, nous finissons par l'ingurgiter. Nos deux cochers, que nous avons invités, absorbent le breuvage sans sourciller.

La dépense réglée, nous quittons l'établissement (!) et comme la violence du vent, qui augmente toujours, ne nous permet pas de rester dehors, nous décidons de faire atteler et de partir. Il est à peine quatre heures, nous sommes en avance d'une heure et demie sur le programme, mais nous aurons ainsi un peu plus de temps à séjourner aux bains de Campagne où un arrêt a été prévu.

Voici les géologues qui viennent nous rejoindre. La troupe est au complet. Chacun reprend sa place dans les voitures et fouette cocher.

Nos chevaux bien reposés partent comme des flèches et, comme nous descendons tout le temps, nous arrivons en quarante minutes à peine à l'établissement de bains de Campagne. Autant il nous avait paru morne le matin, autant il est animé à cette heure. C'est que c'est jour de fête aujourd'hui et la jeunesse d'Espéraza s'y est donné rendez-vous; partout ce ne sont que groupes animés, jouant et chantant. Quelques-uns plus calmes savourent les douceurs d'un goûter champêtre à l'orée du bois des Echardes si poétiquement décrit jadis par notre regretté Dr Petit.

A cinq heures nous rentrons à Espéraza où nous devons dîner avant de reprendre le train. De cinq à six, nous allons visiter l'église où nous avons pu remarquer un bel autel en marbre qui provient, dit-on, de l'ancienne église d'Alet. Les grands candélabres massifs qui le surmontent et qui sont d'un beau style proviennent de l'église Saint-Just de Narbonne.

Après l'église. quelques-uns vont visiter l'école, d'autres font le tour du village,. d'autres enfin attendent l'heure du dîner en faisant uno régo sur la place. Faire uno régo est une locution du pays qui signifie parcourir la promenade d'un bout à l'autre et dans le même sens.

A six heures, tout le monde se rend à l'hôtel Alard où un excellent repas nous est servi. L'omelette de Pâques traditionnelle et l'agneau pascal y figurent et chacun y fait le plus grand honneur. De même que le matin, pendant notre déjeuner sur l'herbe, la plus franche gaîté règne parmi les convives ; la joie s'épanouit sur tous les visages.

A sept heures on reprend le chemin de la gare et quelques minutes après on prend place dans le train qui descend vers Carcassonne où nous sommes rendus à neuf heures, enchantée de l'emploi de notre journée et nous promettant de recommencer bientôt.

Je n'ai pu, dans ce rapide compte-rendu, vous donner un aperçu de la flore du pays, car nous n'avions avec nous aucun botaniste: d'ailleurs il eut été bien difficile de s'en faire une idée 3 la végétation étant encore bien en retard. Je ne puis pas davantage me prononcer sur sa faune entomologique, les insectes, à part un carabe doré (Carabus auratus L.) et un joli charançon (Baiynottis Pyrenaus Bris.), étant demeurés cachés dans leurs retraites. Ce que je puis dire, c'est qu'il y a des vipères- car nous en avons tué une en descendant du château du Bézu. C'est surtout pour les géologues que la région me parait intéressante, à en juger par les nombreux fossiles qu'a recueillis M. Fages. Notre collègue pourra vous en faire l'énumération, je lui cède la parole.

Carcassonne, 22 Avril 1906.

 L. GAVOY.

(1) L. Fédié - Le Comté de Razès.

 



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