Entre
Espéraza et Campagne-sur-Aude et sur le chemin qui va de Carcassonne
à Mont-Louis, est assise la charmante station thermale de
Campagne-les-Bains.
Combien de fois,
après nos excursions pédestres, nous nous y sommes remis de
nos fatigues à l'ombre de ses platanes centenaire dont le
feuillage forme un dôme impénétrable aux rayons du soleil!
Campagne les-Bains,
malgré la bonté de ses eaux et la joyeuse compagnie que l'on
y retrouve chaque année, devient pour certains baigneurs un
peu monotone, pour ceux surtout qui aiment à courir par monts
et par vaux. Ce sont alors des projets sans nombre qui surgissent
de toutes parts: les Gorges de Pierre-Lys, de Saint-Georges,
de Galamus.... etc. ou bien encore les visites à la forêt
des Fanges, de Gesse et autres.
Toutes ces belles
promenades nous souriaient, mais le peu de temps pendant lequel
notre cher Président, M. Guiraud, pouvait séjourner ici, ne
nous permettait pas d'y prendre part. Or, comme ici les beaux
sites ne manquent pas, nous projetâmes, avec notre collègue
Malet, d'Espéraza, d'aller visiter encore une fois Rennes-le-Château,
le Rhedae des anciens
l'ancienne capitale du Razès.
Nous étions au
16 août, époque à laquelle les rayons du soleil donnent à
nos fruits leur dernière maturité et à nous méridionaux ce
teint brun qui nous caractérise si bien. Voici d'abord le
Renfort, groupe de sept à huit maisons, dépendant d'Espéraza,
habitées actuellement par des ouvriers chapeliers, mais qui
autrefois servaient de remises et d'écuries. Avant la création
du chemin de fer de Carcassonne à Quillan, tous les rouliers
venant de la haute. vallée de l'Aude, avec un chargement de
bois, devaient prendre, en cet endroit, des chevaux. de "renfort",
afin de gravir la montée de Caderonne, plusieurs même y couchaient.
C'est de là, certainement que lui vient son nom. Cette montée
est, en effet, très raide, dangereuse même, car au beau milieu
est un tournant que nos cyclistes n'évitent pas toujours.
Au Nord, sont taillées à pic des roches noires peut-être volcaniques
que viennent recouvrir des couches tertiaires très fossilifères.
Sur cette arête, en 1903, nos deux collègues d'Espéraza, MM.
Tisseyre et Malet, découvrirent deux tombeaux à dalles
contenant des ossements humains, quelques éclats de silex
et une belle pointe dé flèche qui se trouve actuellement dans
ma collection.
De ce point nous
pouvons suivre le cours capricieux de l'Aude, qui traverse
Espéraza, actionnant sur son passage plusieurs fabriques de
chapeaux.
Espéraza est abrité
au Nord par les Monts du Calvaire que les géologues se plaisent
parcourir afin d'y recueillir les beaux fossiles de notre
nummulitique, surtout des bulimus, rareté nouvelle pour notre
région. Au loin se profile la tour de Fa qui semble défier
le temps de ses épaisses murailles.
Ici, la route
parait aussi capricieuse que la rivière ; dans un tournant
est bâti Caderonne qui fut aux temps anciens un village assez
important. Aujourd'hui, ce qui porte ce nom se réduit à quatre
maisons et un château.
Dans l'Histoire
du Languedoc il est fait mention de Pierre-Arnaud de Caderonne
qui. vivait en 1111 et qui resta fidèle à Bernard
ATON, comte de Rhedez.
En 1172, son petit-fils,
Hugues de Caderonne, jura l'assistance à Pierre Vilar, viguier
de Rhedec. On lui attribue même cette légende:
Ugo,
Seignou dé Catarouno,
Non
crégnis rés hors lé qué trouno.
Hugues N, son
fils, eut ses biens confisqués après les guerres des Albigeois.
Cette seigneurie passa aux de Voisins qui la conservèrent
longtemps comme manoir seigneurial.
En 1357, le château
de Caderonne et le village fûrent détruits par des compagnies
de routiers qui laissèrent de tristes souvenirs dans le Razès.
On ne peut, nous
dit M. Fédié, préciser l'endroit où fut Caderonne (1);
il nous semble pourtant que ces amoncellements de pierres,
ces pans de murs noircis par le temps ou par le feu, qu'on
aperçoit au Sud de la route, pourraient bien être les restes
de ce dernier.
Quant au château,
sa place nous parait, tout indiquée par une épaisse muraille
qui surplombe à pic le cours de l'Aude et qui sert de soutien
au parc actuel on y voit encore un vaste espace ou ne poussent
que les plantes propres aux décombres.
Le château actuel
est une grosse masse de bâtisses rectangulaires percées de
petites ouvertures, sans aucun style. D'après une personne
autorisée ç'aurait été dans les premiers temps une auberge.
En effet, excepté
un grand et bel escalier à rampe en fer forgé qui se trouve
ici fort déplacé, tout le fait concevoir. Au rez-de chaussée,
de vastes pièces servaient de salles à manger et de cuisinees;
aux deux étages supérieurs, deux grands corridors donnent
accès dans de très petites chambres aux plafonds bas, enfin
rien n'y respire le luxe d'autrefois.
Sur une porte
nous avons lu la date de 1645 serait-ce le millésime de sa
construction?
Ce ne fut qu'en
1810 que la famille Debosque l'acheta et le fit restaurer.
Depuis, il a pris un nom, car, dit-on, on y vit, aux belles
époques de l'Empire, des ministres, l'Empereur même
Maintenant notre
manoir sert à une oeuvre utile : depuis 1906 il a été converti
en laiterie coopérative. Douze vaches y sont soignées et leur
lait est vendu à Espéraza.
Nous quittons
Caderonne par une belle allée de marronniers pour arriver,
quelques minutes après, au pont du ruisseau des Couleurs.
Ici il faut quitter la grande route et suivre le cours de
ce dernier, environ 1500 mètres. Ce petit cours d'eau coule
toute l'année et son débit est assez grand, vu qu'il actionnait
autrefois un moulin à plâtre, dont on voit encore les ruines
au premier coude du chemin; il nous semble que l'exploitation
du gypse devait être moins coûteuse là qu'à Couiza.
Afin de rattraper
une demi-heure que nous avons perdue à Caderonne, nous quittons
la route carrossable de Rennes pour prendre, à la file indienne,
un raccourci. Notre chemin monte à pic et malgré la beauté
du site parfumé par de belles touffes de lavande, ce ne fut
pas la partie la plus agréable de notre excursion. Je conseillerai
donc à ceux qui voudront faire une pareille promenade de partir
de grand matin, avant que le soleil soit trop brûlant.
Notre marche fut
souvent interrompue par notre collègue, Malet qui, de temps
à autre, capturait un coléoptère ou bien encore par notre
président qui nous quittait pour cueillir un Dianthus.
A la sortie d'un
petit bois de chênes, Rennes se dresse devant nous. c'est
alors que, nous voyant au bout de notre course, nous pouvons
admirer un moment le chemin parcouru.
Nous pouvons y
suivre les couches rouge sombre du Danien qui vont se perdre
vers Campagne, au sud vers Granès et vont plonger, au nord,
sous le tertiaire, au lieu dit Pastabrac.
Ces terrains sont
très caractéristiques par les ossements de Trilonosaurus qu'on y trouve accompagnés le plus souvent de parties
de carapaces de tortue.-
Du point où nous
nous trouvons, Rennes nous apparaît par son côté le plus pittoresque.
plusieurs petits chemins bordés de murailles en pierres sèches
serpentent aux pieds de cet escarpement rocheux que vient
couronner une grande muraille crénelée. Ce ne sont pas là
les restes de l'ancienne forteresse wisigothique, car les
meurtrière sont désertes et au lieu d'être reçus par un archer
bardé de fer, nous y sommes accueillis par M. l'abbé Saunières,
lequel se fait un plaisir de nous faire visiter sa belle installation
qui sans contredit, semble une oasis perdue au milieu d'un
désert. "Oasis" est peut-être un peu risqué, mais
ce terme s'explique surtout quand on vient de faire quelques
kilomètres dans des terrains arides et secs, le plus souvent
incultes. Une description rapide nous parait nécessaire: le
plateau est occupé par un potager où poussent des légumes
à rendre nos maraîchers jaloux; puis viennent un verger et
un beau jardin d'agrément, le tout abrité par une belle terrasse
de laquelle on jouit d'un beau panorama. Une tour au sud semble
la gardienne de ce coin charmant. Ce fut dans cette demeure
que nous goutâmes quelques minutes de repos tout en admirant
la belle bibliothèque qu'elle contient: Ici tout est bien
utilisé, par exemple le dessous de cette vaste terrasse sert
de citerne aux eaux de pluie qui sont amenées du dehors par
de nombreux chéneaux. Le rez-de-chaussée de la bibliothèque
contient une belle collection de cartes postales ainsi que
des vues de Rennes et des environs.
Au pied de la
Croix de Mission, on remarque une pierre tombale qui fut découverte,
lors du dallage de l'église, placée à plat devant le maître-autel.
Elle est en grès très friable et le travail qui en forme la
beauté aurait disparu depuis longtemps si, lors de sa découverte,
le dessin n'eut été en dessous.
On y voit deux
cavaliers la lance au poing dans un décor ogival serait-ce
la reproduction d'un tournoi?
En face et à gauche
de la porte de l'église, servant de socle à une Vierge de
Lourdes, se trouve un pilier qui supportait autrefois le maître-autel.
D'après l'abbé Saunières, le maître-autel était composé d'une
grande dalle prise sur un côté du mur et soutenue devant par
deux piliers, l'un brut, et celui déjà nommé, qui paraît de
la même époque que la pierre tombale.
L'abside de l'église
est aussi très ancienne, c'est peut être la seule partie qui
existe du vieux château. Malgré l'épaisse couche de plâtras
qui la recouvre, on y voit par place la construction en petit
appareil.
Ceux qui ont assisté
a une excursion que fit notre Société en 1904 se souviennent
encore sans doute
du chemin que nous suivîmes en partant de Couiza.
Les rampes raides
que nous avons gravies, les tournants brusques, dangereux
mêmie, que nous avons franchis vont disparaître grace à un
nouveau chemin en voie de construction.
Le tracé de ce
nouveau chemin est un long labyrinthe qui permet d'admirer
sous divers aspects le but de la course. Déjà une tranchée
de trois mètres est ouverte au Sud, et dans cette dernière
on a mis à jour un ossuaire qui a plusieurs centaines de mètres.
Les squelettes sont couchés et superposés sur six et huit
couches orientées Est-Ouest. M. Tisseyre y a recueillit deux
boucles d'oreille en bronze. Faut il voir là une sépulture
datant des guerres anciennes? La grande quantité d'ossement
qu'on en extrait n'est pas riche; Peut être y fera on par
la suite des découvertes intéressantes.
je ne raconterai
pas notre descente sur Couiza, laquelle n'est pas à dédaigner,
mon seul but était de signaler aux archéologues qu'ils pouvaient
encore trouver à Rennes quelques indices pour reconstituer
une histoire locale.
Campagne les Bains, Août 1908.
(1)
L. FÉDIÉ; Le Comté
du Razès et le diocèse d'Alet. |