| Ce texte est issu du tome XXVIII du bulletin de la
Société des Etudes Scientifiques
de l'Aude (1923) pp45 à 48.
Son intérêt, hormis l'étude de cette source temporaire d'air chaud,
est de nous donner une excellente description du Casteillas, dès
les années 1920. |
Quelques
excursions dans les Corbières
Par
J.F. Durand
1.
Excursion au Casteillas; une source temporaire d’air chaud.
Par une assez belle
journée d’octobre 1921, je partis d’Espéraza et traversai l’Aude, dans
l’intention de recueillir, sur la rive droite de cette rivière, des nodules
de Limonite qui m’y avaient été signalés. Après quelques recherches infructueuses,
je poursuivis ma course jusqu’au hameau de Pailhère, sur la rive gauche
du ruisseau de Fagoustre, qui coule en bas du profond ravin séparant ce
hameau de Renne le château.
Les grottes naturelles
de la rive droite, le contraste des marnes rouges du Danien avec les calcaires
du même étage, l’agréable verdure des bosquets de chênes qui remplacent
là les classiques pinèdes des Corbières, l’aspect à la fois imposant
et désolé de Rennes le château dominant la vallée: Tout cet ensemble contribue
à donner au paysage une physionomie des plus pittoresques.
Du hameau, je pus gravir
en quelques minutes, à travers les marnes rouges, le sommet calcaire de
la cote 503, qui forme un plateau de peu d’étendue, connu dans la région
sous le nom de Casteillas. Et en effet, ce sommet isolé, à peu près symétrique
de Rennes le château par rapport au ravin de Fagoustre évoque irrésistiblement
la position d’une ancienne forteresse.
Dans son intéressant
ouvrage sur la région, Louis FEDIE (1) (VOIR),
après avoir parlé de l’antique Rhedae (aujourd’hui Rennes le château),
ajoute ces mots : «Une seconde forteresse, dont il ne reste plus
de vestiges, s’élevait du coté du Midi….. Cette forteresse était construite
sur un mamelon de marnes rouges ….. (appelé) le Casteillas, mot patois
qui signifie grand château….., la tradition ne nous a rien conservé. Nous
savons seulement que, lors de la destruction de Rhedae, l’ennemi s’empara
d’abord du Casteillas et dirigea, de ce point élevé, ses attaques sur
la ville ».
Parvenu au sommet du
Casteillas ou soufflait un petit vent frais, assez désagréable, je me
serais mis volontiers à la recherche des ruines de l’hypothétique forteresse,
si l’état actuel du plateau, couvert de buissons serrés de chênes kernès,
n’eût rendu illusoire une pareille tentative. Mieux défendu sans doute
par les feuilles piquantes de ces arbustes, qu’autrefois par sa citadelle,
le plateau se laisse difficilement explorer, et la végétation en masque
presque entièrement la surface. Mais il convient de rappeler que, dans
le compte rendu d’une excursion de notre Société à Rennes le château (2),
on lit au sujet du Casteillas : «Rien pourtant ne subsiste et il
est impossible au chercheur de trouver trace de constructions ».
Je tiens de mon excellent ami Élie TISSEYRE, à qui nous devons ce compte
rendu, qu’il a effectivement examiné avec soin la surface du plateau calcaire,
a une époque ou toute végétation en était absente, et qu’il n’y a pas
trouvé le moindre vestige d’une construction ancienne. Ceci rend très
probable qu’il n’y en a jamais eu. Sans doute peut on concilier cette
constatation avec la tradition populaire en admettant que les troupes
venant d’Espagne ont campé seulement sur la colline dont nous parlons,
en vue de Rennes le château, avant de porter leur attaque sur cette dernière
place forte.
Mais quel que soit l’attrait
de ces questions historiques, je dois les abandonner pour décrire l’observation
qui justifiera, je l’espère, le titre donné à mon récit. En parcourant
le pourtour du plateau calcaire, dans sa partie Sud, en vue des serres
d’en Bec et de Quillan, et tandis que j’éprouvais de plus en plus
la fraîcheur de la température, je senti soudain une bouffée d’air chaud,
venant du sol, me baigner le visage. Regardant instinctivement à mes pieds,
j’aperçus une ouverture du diamètre d’un terrier de lapin, s’enfonçant
à peu près verticalement dans le calcaire du plateau : c’est de là
que venait l’ai chaud et en m’asseyant près de l’ouverture, à l’abri d’un
buisson, je pus jouir un moment d’une température printanière.
En excursion minéralogique,
on a toujours un marteau sur soi, mais plus rarement un thermomètre. C’est
pourquoi je dus revenir, muni de cet instrument, une dizaine d jours plus
tard, donc vers le 25 octobre. Ce jour là, l’air était encore plus frais :
mon thermomètre, placé à l’ombre, sur un buisson, marquait +4°. Or je
notais 18° à l’intérieur de la cavité, soit un écart de 14° avec l’extérieur.
Le courant d’air ascendant rejetait hors du trou les fragments de journaux
allumés que j’y projetais pour en éclairer les parois. A moins de trois
mètres de profondeur, la fissure faisait un coude qui empêchait de suivre
sa direction.

Coupe du Casteillas (S.W. de Rennes le château, cote 502)
ev) Calcaires à miliolites du Thanétien marin
e9d) Marnes rouges supérieures du Danien
A) Éboulis
c) Cassures (diaclases) du Calcaire ev)
Des fissures analogues, mais plus larges, pareillement situées
près du rebord Sud de la falaise calcaire, et dans lesquelles je pus m’introduire,
ne me permirent d’accéder qu’a une profondeur de 2 ou 3 mètres, car elles
se rétrécissaient très rapidement. Du reste la température n’y était que
peu ou pas supérieure à la température extérieure.
Au cours de l’automne
1922, je suis retourné au Casteillas, mais je n’ai plus trouvé qu’une
différence de 1° et d’ailleurs en sens inverse de la première, entre la
température de l’air dans la cavité et sur le plateau.
Tel est le phénomène
présenté par cette curieuse source temporaire d’air chaud. Dans
les conditions ou je l’ai observée, la vitesse de l’air à la sortie de
l’orifice était au moins égale à 5 décimètres par seconde, ce qui, l'orifice
étant à peu près circulaire et de 2 décimètres de diamètre, correspond
sensiblement à un débit de 1240 mètres cubes par 24 heures. Et ce débit
s'est certainement maintenu, dans cet ordre de grandeur, pendant une longue
période, au cours de l'automne 1921!
Quelle explication peut
on donner de ce phénomène? La faible épaisseur des bancs calcaires qui
couronnent les hauteurs du Casteillas et le peu de résistance des marnes
rouges subordonnées à ces calcaires ne permettent guère d'admettre l'existence
d'une vaste caverne, à température à peu près constante, à travers laquelle
se ferait une circulation d'air per ascensum trouvant un exutoire
dans la fissure dont il est question ci-dessus. Il est plus probable que
l'ardent soleil de l'été 1921 avait suffisamment échauffé , au ^Sud de
l'escarpement, la masse calcaire, pour que l'air pénétrant par des fissures
à la base de cette roche, en sorte au sommet à une température de 14°
plus élevée. L'été 1922 ayant été beaucoup moins chaud, le phénomène ne
s'est pas reproduit dans l'automne qui a suivi.
La coupe du Casteillas
jointe à cette note, d'après la carte géologique et mes observations personnelles,
contribuera sans doute à faire admettre, au moins comme vraisemblable,
l'explication ci dessus.
(1).
Louis
FEDIE, Le conté de Razès et le Diocèse d’Alet, Carcassonne, chez Lajoux
frères, 1880.
(2).
Excursion
du 25 juin 1905 à Rennes le château, in Bulletin de la Société des Études
Scientifiques de l’Aude, Carcassonne, chez Bonnafous Thomas, 1906
(VOIR) |