EXCURSION
AUX RUINES DU CHATEAU DU BÉZU (1)
le
10 Septembre 1926
Le Syndicat d'initiative de
Rennes-les-Bains organisa le 10 septembre 1926 une excursion
aux ruines de l'antique château du Bézu qui dominent, à 832
mètres d'altitude vers le nord, les vallées de La Blanque,
de la Salz, Rennes-les-Bains vers le sud la petite vallée
qui, du village de Saint-Just et du hameau du Bézu, se dirige
de la vallée de l'Aude vers Saint-Louis-de-Parahou et le Roussillon.
Sous la direction de M. Abadie,
secrétaire général du Syndicat d'initiative, avec M. Baron
fils, propriétaire de la campagne du Mas, comme guide, nous
affrontons, vers 6 heures du matin, l'ascension du rocher
qui supporte les ruines du château du moyen-age. En moins
d'une heure, contournant vers l'Est l'éperon sur la partie
dominante duquel était bâtie la, forteresse, nous arrivons
au pied de la citadelle, et l'on distingue de là les vestiges
informes des vieilles murailles qui constituaient l'enceinte
et le donjon.
Les parements sont en pierre taillée.
Un dernier effort permet de gravir la pente un peu rapide
du pic du Bézu, et en quelques minutes on atteint sans grands
efforts. la plate-forme, limitée vers le Sud par des pans
de murs à appareillage réguliers de 1m. à 1m60 d'épaisseur,
interrompus de distance en distance par des vestiges de tours
carrées, aux angles fort artistiquement établis au moyen de
moellons taillés, et dont on peut constater, par ce qu'il
en reste, la forme et la solidité.
Vers le Nord, c'est une ligne naturelle
de rochers qui est percée d'une ouverture artificielle.
Cette dernière fait communiquer
la plate forme du château avec des ouvrages avancés, une tour
carrée entre autres dont on trouve les vestiges et dont les
fondations s'appuient sur la roche taillée à pic qui surplombe
d'une centaine de mètres de hauteur les pente qui dévalent
vers la rivière de la Blanque.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler
que, le château du Bézu fut pris en. 1210 par une armée de.
Simon de, Montfort sans qu'il fût opposé à ces soldats la
moindre résistance.
" Cant saubo per la. terra
que Terme an forçat, Tuit li melhor castel foran dézamparat.
Donc fo près Albézu que no foc asetjat. Los garnisos
del comte quel castel en laichat, no cuja (n) c'a lor bida
mais i vengo crozat. "
" Quand on sut par la terre
que les Croisés ont pris Termes, tous les meilleurs, châteaux
furent abandonnés. Alors fut pris Albézu sans être
assiégé (2). Les garnisons du
comte (de Toulouse) qui ont quitté, le château ne pensent
pas que de leur vie les croisés y reviennent. "
Telle est la traduction que donne
Meyer de ce passage de la chanson de la Croisade. Mais au
lieu de Albezu- il écrit dans le texte roman AIbigès et traduit par Albi.
Mais si l'on considère que la place
forte de Termes, au coeur même de la Corbière, une fois prise
en 1210, les soldats de Simon de Montfort sont venus mettre
le siège devant le château de Podioviridi (Puivert),
comme le rapporte Pierre de Vaulx-Cernay, ces derniers ne
pouvaient arriver devant ces remparts qu'en suivant deux chemins
le premier, par le col du Paradis, Arques et Coustaussa
dont le château fut pris sans coup férir (Pierre de Vaulx-Cernay),
le second par Tuchan, la vallée du Verdouble, Cucugnan, Quéribus,
Pierre Pertuse, le col du Linas, Bugarach, le Bézu (Albedunum-Albêzu)
et Saint-Just il n'est donc pas téméraire de remplacer dans
le texte de la chanson Albigès par Albézu. La prise d'Albi (Meyer, Fauriel) ou d'Albas (dom
Vaissette) n'auraient aucun sens.- Albézu au contraire devait
arrêter une armée venant de Termes et se rendant vers le Razès
et Puivert.
La forteresse, une fois détruite,
ne fut jamais reconstruite tandis que furent rebâties au-contraire
les cinq filles de la Cité de Carcassonne : Aguilar, Quéribus, Pierrepertuse, Termes et Puylaurens.
Le Bézu, démantelé, était trop éloigné
de la frontière Aragonaise et devenait inutile. Aussi s'est-il
éfrité au point de ne présenter aujourd'hui que des ruines
informes, et de constituer un simple souvenir d'une épisode
de la guerre des Albigeois.
Le coup d'oeil panoramique est vraiment
splendide du haut du rocher du Bézu. La vue s'étend.
vers le Sud-Ouest du col de Coudoms jusqu au Saint-Barthélémy
et Monsségur. Il embrassera la plaine de Nébias et le château
de Puivert.
Vers le -Nord, la montagne Noire
s'estompe au loin; vers l'Est se dresse le géant des Corbières:
le pic de Bugarach (1. 231m); la route de Rennes-les-Bains
à Tuchan déroule son ruban sur les pentes verdoyantes du col
de Linas à travers lequel s'étend, le regard, jusqu'à la plate
forme rocheuse qui supporte à 797 m. d'altitude le donjon
de Saint-Jordy, citadelle de la forteresse de Pierrepertuse;
plus près et tout autour, sur des mamelons que la distance
efface, l'on aperçoit toute cette partie de l'ancien Razès
avec les villages de Rennes-le-Château (Reddae, sa capitale)
Antugnac, la Serpent, Rennes-les-Bains, Montferrand, le village
de Bugarach et tout au fond de la vallé, coule la Blanque
qui va grossir, avant d'arriver aux Bains, la si intéressante
rivière de la Salz. Vers le midi et Paralèllement rochers
du Bézu s'étend cette crête de rochers et ces pentes boisées
qui délimitent la petite vallée où l'on reconnaît, quand on
la parcourt, une voie romaine qui, sur certains points, a
encore conservé son dallage antique.
Un esprit averti peut, du haut de
la plate forme de la citadelle (832,m.), constater; que le
rocher du Bézu et son château sont en communication visuelle
très apparente avec les fortersses de Pierrepertuse (797 m.)
et de Puivert (583m) dont le rôle fut très important au moyen
âge et même jusqu'à la Révolution.
Vers l'ouest, on reconnaît, à l'il
nu, les fortifications de l'ancien Podio-viridi, et vers l'Est, on distingue le donjon de Pierrepertuse.
Le Bézu servait donc de trait d'union entre ces deux forteresses,
et des signaux pouvaient être échangés entre les trois places
fortes. La distance entre le Bézu et Pierrepertuse d'un côté,
le Bézu et Puivert, de l'autre n'est guère supérieure à 15
ou 20 kilomètres à vol d'oiseau. Si, d'un autre côté, on considère
que- Pierrepertuse pouvait avoir des signaux avec Perpignan
par Quéribus et Tantavel, que le Bézu est visible
vers l'Ouest, de ,Puivert et de Montségur, on-se rend compte
que toutes ces forteresses; tenue et défendues par des vassaux
du roi d'Aragon, avaient le pouvoir d'échanger des. signaux
aériens.
Nous effectuâmes notre, retour vers
le Mas par les Tipliès dont nous avons vainement cherché les restes des tourelles
mentionnées par Fédié dans son "histoire du Comté du
Razès."
M. Abadie nous signale à quelques
centaines de mètres, sur le trajet de la voie romaine, le
hameau de. la Jacotte, au milieu duquel gisent les ruines
d'une ancienne auberge, où racontent les, gens du pays, on
détroussait les voyageurs soupçonnés de porter sur eux des
sommes importantes. La voie romaine, par Saint-Just, le Bézu,
la Jacotte, était le chemin le plus fréquenté du Roussillon
à la. Vallée de l'Aude, depuis les temps les plus reculés.
Le petit village du Bézu et sa modeste
église romane se trouvent sur le trajet.
Au col du Bézu on redescend la pente
vers le Mas par les métairies des Gabignaud et des Baruteau.
La matinée nous suffit pour effectuer
cette ascension du Bézu et cette- randonnée que nous -signalons
à tous les visiteurs de Rennes, comme une. des excursions
les plus, intéressantes au double-point de vue touristique
et archéologique.
Docteur COURRENT Président
de la Société d'Etudes Scientifiques de
l'Aude.
(1) Gavoy. Excursion. Bulletin Soc. Et. Sc. de l'Aude, 1907.
J. Guiraud. Cartulaire
I, Introd. CCLIX.
L. Delisle. enquêtes.
Recueil des hist. XXIV. 580C, 587C.
(2)
"Quo facto, statim nunciatur comiti quod castrum quoddam;
nomine Albedunum, in diocesi Narbonensi, ab ejus domino -recessisset;
quo dum pergeret comes, dominus castri venit obviam ei et
se et castrum ejus tradidit voluntati." (Petri Vallium
Sarnan Monachi Hystoria Albigensis). (Publié par Pascal Guebin
'et Ernest Lyon. Tome 1er page 285). |