Remontez la vallée de la Sals depuis Couiza (Aude) et, à 3 kilomètres sur
la rive droite de cette rivière, vous verrez se dresser au
dessus du village de Coustaussa des pans de mur qui furent
le château de Constantianum, cité dans l'"Histoire
des Albigeois" de Pierre de VAUX de CERNAY.
A
l'embranchement des routes de Mouthoumet et de Rennes les
bains, sur un rocher faisant face au mont Cardou, était anciennement
bâti le castellum de Blanchefort et l'on peut encore constater
les vestiges des vieilles murailles. Ce château, fort ancien,
n'avait cependant pas une grande importance stratégique au
XIIIe siècle; les historiographes de l'époque n'en
font pas mention.
Après
avoir traversé la station thermale de Rennes les bains, on
s'élève sur une route en pente douce vers Bugarach, et en
face du hameau des Ilhes, on aperçoit, si on se tourne vers
le S.O., des ruines importantes, émergeant à 832 mètres d'altitude
sur le point culminant d'une ligne de rochers dont l'ascension
est un peu dure et pénible. Ces ruines sont celles du château
du Bézu. Elles dominent vers l'Est, le vallon de Rennes et
de Bugarach, vers l'Ouest celui de Tipiès qui conduit
de la vallée de l'Aude à Saint Louis et Parahou, par une ancienne
voie romaine dont la chaussée porte encore les traces de statumina.
Ces
ruines que nous avons tenu à situer, présentent un grand intérêt
topographique et historique.
Du
haut de la plate forme de ce castrum, placé sous le chemin
de Languedoc en Espagne, et du termenès en Chercorbès, on
découvre vers le S.-O. le château de Puivert et plus
au Sud celui de Monségur. Vers l'Est, les ruines de Saint
Jordy, donjon du castrum de Pierrepertuse, mettent
en relation visuelle le château de Bézu avec Quéribus et Perpignan.
Cette
forteresse du Bézu était dénommée au XIIIe siècle
Albedunum (P. de Vaux de Cernay, Histoire des Albigeois).
Castrum d'albesuno (Il. L. T. VII. - Nobilis Sermon
de albesuno faiditus tempore comitis Montis fortis, faciens
guerram dicto comiti de Castro de Albesuno). - Albezunum
(Il. L. P. T. VIII. - Attribution du château à P. de VOISINS)
1231 - Albezon en 1338. - Albeduno (rector de) en 1347. -
Fort de Behuc en 1579. - Le Bézu en 1594 (Vieu château
ruiné au sommet d'un roc et une église aussi ruinée. - 1594
Dans Archives de l'Aude). (V. Dict. topograph. de l'Aude.
Abbé Sabarthès).
Quand
en 1210, le 23 novembre, Simon de MONFORT, après 5 mois d'un
siège très pénible, se fut emparé du castrum de Termes, il
suivit pour continuer sa conquête, un itinéraire fort exactement
indique par P. de VAUX de CERNAY (Historia Albigensis).
Le comte dirigea son armée par le col de Paradis et Arques
vers le château qui s'appelait Constantianum, aujourd'hui
Coustaussa dont les défenseurs avaient fui vers Viride
Podium, il n'est fait aucune mention dans la "Chanson
de la croisade".
Si
Pierre de VAUX de CERNAY a désigné ces deux places fortes,
c'est que, historien personnel de Simon de MONFORT, il a suivi
pas à pas le chef de la Croisade et pu donner des détails
très précis sur la marche des armées croisées vers le Chercorbès,
le Carcasses et l'albigeois.
Mais
est-il possible de supposer que MONFORT ait laissé derrière
lui sans l'occuper le castrum de Bézu (albedunum, Albezunum),
du haut duquel on pouvait suivre sa marche vers Viride
Podium? S'il est exact que P. de VAUX de CERNAY ne fait
pas la moindre allusion à Albedunum immédiatement après
le prise de Termes, il donne cependant des détails très précis
sur l'attaque de cette forteresse un an plus tard en 1211.
Nous
reviendrons sur cet évènement important.
De
son coté, G. de TULEDE a t'il tenu compte de la présence de
cette forteresse sur le passage de MONFORT? Rapportons nous
au texte de la chanson.
"Cant
saubo per la terra que Terme an forsat
Tuit
li melhor castel foron dezemparat
Donc fo pres Albejes que non fo aseljad"
Les
interprétations les plus fantaisistes ont été énoncées à propos
du lieu dit Albejes. FAURIEL et DOM VAISSETTE, l'identifient
avec Albas. Cette opinion ne peut entre défendue: pour
qu'elle fut vraisemblable, faudrait il au moins qu'Albas
se trouvât sur l'itinéraire de Termes à Puy-Vert
et à Castres, vers le N.O.. Or Albas, petit village
du canton actuel de Durban, est situé à 10 kilomètres à l'Est
de Termes. Albières, que N. PEYRAT donne comme la traduction
d'Albéjès, se trouve bien sur l'itinéraire suivi par
les armées de MONTFORT; mais sans compter qu'il est difficile
du point de vue philologique, de faire d'Albeges, Albières,
il faut constater que le fort d'Albières était si peu important
qu'il n'a retenu l'attention ni de G. de TULEDE, ni de P.
de VAUX de CERNAY. Quant à Nébias, considéré par CABRIE comme
devant traduire ALBEJES , il est à peine utile d'appuyer sur
la dissemblance des deux appellations. MEYER traduit Albejes
par Albi. Comment MONTFORT aurait il pu arriver de
Termes à Albi sans soumettre les places intermédiaires (2)?
D'ailleurs M. MARTIN-CHABOT, dans sa nouvelle édition de la
chanson de la croisade (1931) fait justement observer qu'"Albi
ne comptait pas parmi les villes rebelles et n'était pas à
reconquérir". L'éminent chartiste préfère laisser au
mot Albejes le sens général de pays d'Albigeois.
Il
faut voir dans cette controverse la nécessité de chercher
une interprétation rationnelle à donner au terme Albejes.
Nous proposons de traduire ou plutôt de remplacer dans le
vers Albejes par Albezu et cette identification
nous parait tout à fait conforme à l'histoire, à la stratégie,
conforme aussi aux règles de la prosodie.
Nous
pensons qu'une erreur de copiste s'est produite dès l'origine:
le mot était peut entre mal écrit, déformé dans le texte original
et l'auteur de cette erreur, ignorant la géographie du pays,
n'a ajouté aucune importance à la reproduction plus ou moins
fantaisiste de ce terme.
Il
y aurait eu faute grave pour MONTFORT de ne pas s'assurer
du castrum de Albedunum, forteresse importante, à quelques
kilomètres à vol d'oiseau de Constantianum et la première
rencontrée sur son chemin. Rappelons d'ailleurs la déposition
d'Arnaud de LAURE qui dans ses témoignages passe en revue
tous les personnages suspects d'hérésie, "Nobilis
Sermon de Albeduno faiditus tempre comitis Monti fortis et
facientem guerram dicto comiti de Castro de Albesuno".
Noble Sermon de Albesuno a fait la guerre au comte de MONTFORT
du haut de son château d'Albézu. Le comte ne peut pas
être demeuré indifférent devant l'attitude du seigneur faidit,
et n'a pu laisser pleine liberté à ce dernier. Il a certainement
pris possession du château d'Albézu après la prise
de Termes.
Il
est vrai que P. de VAUX de CERNAY ne fait pas la moindre allusion
à cette prise d'Albézu, après la capitulation de Termes.
Mais que l'on se rapporte au siège de Castelnaudary en 1211
(Historia Albigensis) à la prise de la Pomarède, on
se convaincra que l'historiographe de Montfort s'occupe à
ce moment de cette forteresse et donne des détails précis;
"Quo facto, statim nunciatur comiti quod castrum quoddam
nomine Albedunum, in diocesi Narnonensi, ab ejus dominio recessisset;
quo dum pergeret comes, dominus castri venit obviam ei, et
se castrum ejus travidit voluntati".
Mais,
si le seigneur d'Albedunum s'était détaché de MONFORT,
s'il se plaçait à nouveau en son pouvoir, c'est que le comte
avait occupé son château une première fois, et les circonstances
ne pouvaient pas être plus favorables que le jour ou Termes
fut pris, que tous les châteaux voisins furent dezemparat,
abandonnés par leurs possesseurs, et qu'il ne fut pas même
utile de les assiéger pour en devenir le possesseur.
Le
vers n° 1313 de la 58e laisse
"Donc
fo pres Albezu que non asetjad"
parfait
au point de vue des règles de la prosodie malgré le remplacement
d'Albejes par Albezu semble mieux répondre aux
évènements historiques, en écartant toute la controverse existante
sur l'identification du nom de lieu Albejes.
Docteur
P. COURRENT
Secrétaire général.
Nous
avons soumis ces notes à M. Eugène MARTIN CHABOT, archiviste
aux Archives nationales et ce dernier nous a honoré de la
réponse suivante.
"C'est
avec le plus vif intérêt que j'ai lu votre note dans laquelle
la précision topographique et l'interprétation logique du
texte d Pierre de VAUX de CERNAY pour l'année 1211 s'allient
pour montrer que Simon de MONTFORT a du prendre le château
du Bézu, lorsque, après avoir pris Termes et Coustaussa, il
alla assiéger Puivert en 1210.
Par
conséquent, la correction que vous proposez au texte de la
"Chanson , de G. de TULEDE, substituant Albézu
à Albejes se prend en sérieuse considération. Je ne
vois pas que rien s'y oppose du point de vue historique ni
philologique.
Aussi
ai-je l'intention d'en tenir compte quand je rédigerais l'index
alphabétique qui terminera mon édition et se placera à la
fin de mon tome III.
Au
cas ou vous publieriez cette note, je serais heureux de pouvoir
en fournir la référence bibliographique, en citant votre travail.
Veuillez
agréer, Monsieur le Docteur, l'expression de ma vive reconnaissance
pour votre obligeante communication, et de mes remerciements
bien dévoués."
MARTIN
CHABOT.
(1)
Les ruines du château du Bézu sont fièrement campées à 832
mètres d'altitude, sur une plate-forme, limitée vers le Sud
par des pans de murs à appareillage régulier (XIIe
siècle), de 1m. à 1m.50 d'épaisseur, interrompus de distance
en distance par des vestiges de tours carrées, aux angles
fort bien établis avec des moellons taillés, ouvrages dont
on peut constater, par ce qu'il en reste, la forme et la solidité.
Vers le nord, le château est séparé des ouvrages avancés par
un ligne naturelle de rochers calcaires percés, vers le milieu
de leur développement, d'une ouverture naturelle qui fait
communiquer ces postes avec la cour de la forteresse.
Les vestiges du donjon sont situés vers le Nord, surplombant
l'abîme du coté de Rennes les bains; on constate la présence
d'une tour carrée à appareil rectangulaires formant des assises
d'égale hauteur (Voir bulletin de la Société d'Études Scientifiques
T. XXXI, page 198).
Comme les ruines de tous les châteaux du moyen age pris par
Simon de MONFORT et qui n'ont pas été ré-édifiés pour la défense,
celles du Bézu ne présentent que des vestiges de tour carrées,
à l'exclusion d'ouvrages de forme arrondie.
(2)
Comment peut imaginer que S. de MONTFORT soit revenu d'Albi
pour assiéger Puivert?
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