LA SEMAINE RELIGIEUSE DE CARCASSONNE
13 septembre 1885, p. 486-488.
LES CATHOLIQUES ET LE DEVOIR ELECTORAL
On lit sous ce titre dans la Semaine Religieuse
de Paris: Les rédacteurs de la Semaine Religieuse ont été
souvent interrogés, en ces derniers temps, au sujet des élections
générales. On nous demandait si nous n'avions pas reçu quelques
instructions de l'autorité ecclésiastique, pour guider le
clergé et les fidèles en cet acte si important de la vie publique.
Nous n'avons rien reçu et nous ne pensons
pas devoir rien recevoir.
Certes, la situation est plus grave que
jamais; il semble même que c'est une question de vie ou de
mort qui va s'agiter pour l'Eglise de France dans le scrutin
du mois d'Octobre, et on comprend le désir qu'ont les chrétiens
d'entendre, en cette circonstance, la voix de leurs chefs.
Mais les ennemis de l'Eglise, francs-maçons,
libres penseurs, athées, ont tant abusé, depuis quelques années,
de toutes les paroles de l'autorité ecclésiastique; ils ont
si odieusement dénaturé les actes les plus sages; ils ont
fait en tout et partout au clergé une telle guerre, que ceux
qui ont mission d'instruire les fidèles semblent croire plus
utile de garder le silence, toutes les fois que le devoir
évident de leur charge ne les oblige pas à intervenir.
Or, il y a tout lieu de craindre, s'ils
parlent aujourd'hui, que leurs paroles ne soulèvent les accusations
injustes que nous entendons répéter depuis dix années. C'est
en vain que l'Eglise se tient en dehors de toute politique
particulière, qu'elle défend seulement les principes de l'ordre
moral et social et qu'elle s'accommode de toutes les formes
de gouvernement, pourvu que ses principes nécessaires soient
respectés : on prétendra la mêler aux conflits des partis,
aux discussions de personnes; on se hâtera de dénaturer ses
paroles, de travestir ses actes.
Y a-t-il, d'ailleurs, une absolue nécessité
d'intervenir pour éclairer les consciences et résoudre les
questions douteuses ?
Nous ne le pensons pas. Car quelles instructions
l'autorité ecclésiastique pourrait-elle donner, qui ne ressortent
avec la plus grande clarté de la situation même où se trouve
la religion dans notre pays, et ne s'imposent, avant toute
circulaire et tout manifeste, à la conscience des chrétiens?
Jamais, peut-être, la situation ne fut plus
nette, ni le devoir plus certain.
Notre société politique est partagée en
deux portions très inégales. Il y a la nation elle-même, qui
est restée catholique, qui veut conserver le culte catholique
et qui désire ardemment la pacification religieuse. A l'opposé,
il y a un parti bruyant, auquel la haine irréligieuse paraît
donner des forces. Ces hommes demandent la séparation de l'Eglise
et de l'Etat, l'instruction athée; ils poursuivent de toute
manière et en toute rencontre la destruction du catholicisme
et des institutions catholiques; ils osent espérer que les
prochaines élections leur donneront définitivement le pouvoir,
pour vaincre en cette lutte impie.
Parmi ces ennemis de la religion, quelques-uns
veulent être prudents. Ils croient opportun de dissimuler
le but auquel ils tendent, afin de ne pas effrayer les électeurs
des campagnes; ils vont lentement; ils déclarent qu'ils respecteront
le budget des cultes, qu'ils conserveront le Concordat, mais
ils ne se serviront de ce traité de paix que pour faire une
sourde guerre à l'Eglise.
Un chrétien ne saurait donc hésiter un seul
instant pour choisir celle de ces deux politiques à laquelle
il accordera son vote. Prêter son suffrage aux candidats qui
veulent continuer la lutte contre l'Eglise et le clergé, ou
la lutte violente ou la lutte hypocrite, ce serait violer
le plus sacré des devoirs et donner main forte aux persécuteurs,
ce serait trahir la foi chrétienne.
Il ne paraît pas qu'il soit davantage nécessaire
de rappeler les règles de conduite qui s'imposent au clergé
durant la période des élections.
Attaqué chaque jour dans les feuilles publiques,
devenu pour plusieurs un ennemi des institutions présentes,
calomnié et condamné dans les assemblées législatives, en
butte à la défiance et aux mesures mesquines ou violentes
du pouvoir, le clergé de France donne un des plus beaux exemples
de dignité et de sagesse qu'on ait vus en aucun temps. S'il
a défendu, sans nulle défaillance, les intérêts sacrés qui
lui sont confiés, il ne s'est pas laissé entraîner au-delà
de la ligne qui lui est tracée. Il n'a pas répondu à la haine
par la haine. Il n'a pas abaissé et déconsidéré son ministère
en le faisant servir aux ambitions des partis politiques;
il n'a pas pris part à ces réunions électorales publiques,
où sa parole et sa présence même eussent paru déplacées.
Voilà ce qu'a fait le clergé, et sans aucun
doute, dans les circonstances présentes, il gardera la même
réserve.
Mais le prêtre est citoyen, il est électeur.
Il a donc le droit inaliénable de donner son suffrage; il
a, comme tous les citoyens, le droit de conseiller, d'éclairer
le suffrage des autres électeurs qui ont confiance en sa sagesse,
sa probité et ses lumières, et viennent le consulter en dehors
de l'exercice de son ministère. Ces droits et ces devoirs
du clergé, tous les connaissent, même ceux qui feignent de
les ignorer : il n'était donc pas nécessaire qu'on les leur
rappelât.
Voilà, si nous ne nous trompons, les raisons
qui ont persuadé à l'autorité ecclésiastique de garder le
silence à la veille d'élections dont le succès importe souverainement
à la religion. |