M. l'Abbé
Joseph Rescanières, curé de Rennes les Bains.
La mort de l'abbé
Joseph Rescanières a causée partout une douloureuse surprise.
Ce prêtre était si jeune... il avait attiré à lui tant de
sympathies... sa vie promettait d'être si féconde... que plus
d'un s'est senti atteint par cette mort. C'est qu'en le perdant
beaucoup ont vu disparaître avec lui l'ami d'enfance toujours
attaché aux souvenirs de l'école; d'autres, le séminariste
édifiante leur jeunesse cléricale; et ceux qui l'ont connus
depuis, le confrère à l'âme zélée et généreuse.
Encore pour que ses amis ne soient pas seuls
à connaître et à regretter cette vie de prêtre, nous voudrions
en donner ici un rapide aperçu.
A l'école des frères, le jeune Joseph se
sent prêtre dès qu'il connaître l'Eucharistie. Aussi cette
vocation qu'il apportait à son entrée au petit séminaire,
il la fixera dans son âme par une pitié qui se prend à être
diffuse, témoin ce pauvre petit infirme que l'ardent rhétoricien
prépare lui même à la première communion. Et chaque jour il
veut devenir encore par un travail acharné la véritable "Lux
Mundi" que doit être le prêtre. Ses efforts sont
officiellement reconnus par les premiers prix qu'il obtient
au bout de l'année et par le baccalauréat à la fin de ses
études.
Au Grand Séminaire il ne déviera pas un seul
instant de son amour pour la piété, l'étude et le règlement.
Nouveau prêtre, il reçoit la nomination de
Vicaire à Montréal. Mais il est épouvanté par ce qu'il suppose
trop lourd pour ses jeunes forces, et il s'accommode du poste
plus modeste de vicaire à Ginestas. Les qualités oratoires
de notre ami, enrichies déjà par un studieux passé, sont encore
développées par les soins d'un curé qui possédait éminemment
le souci de la parole de Dieu. Aussi la réputation de M. l'abbé
Joseph Rescanières
dépasse les limites du doyenné et arrive jusqu'a Narbonne
ou M. le Chanoine Mario a la bonne fortune de l'obtenir comme
vicaire à Saint Paul.
La providence n'avait permis ces deux contacts
que pour mieux préparer son futur apôtre; par le premier celui-ci
apprit l'art de bien prêcher, et par le second il essaya d'aborder
les foules. Moins de quatre ans avaient suffi pour former
le missionnaire.
Pendants ses huit années de mission, M.
l'abbé Rescanières n'a connu que des triomphes. Qu'il
prêche des retraites, des missions, ou des sermons de circonstances,
le succès n'est jamais refusé à sa parole si forte et si chaleureuse.
Aussi que de paroisses converties ou rendues meilleures, que
de premières communions bien faites, que de jeunes personnes
poussées vers la vertu! Et lui tout à la joie du bien qui
se faisait ne se rendait pas compte que les fatigues de la
chaire ou du confessionnal avaient usé son tempérament qu'il
croyait si fort. La huitième année de cet apostolat n'était
pas terminée qu'il dut s'avouer vaincu. Il demanda à Monseigneur
un poste de repos. C'était la seule fois qu'il se payait de
mots, car nommé curé de Rennes-les-Bains, il entreprit sa
plus longue, mais dernière mission. Les âmes admirablement
préparées par le passage d'un Saint Prêtre M.
l'abbé BOUDET, quel terrain facile le zèle du nouveau
curé allait trouver en elles! Il n'a eu qu'a exprimer un désir
pour le voir immédiatement satisfait. Il a voulut des cérémonies
touchantes; les enfants s'y prêtèrent aussitôt; des chants
à l'unisson: et toute la paroisse d'obéir; des communions
nombreuses: les fidèles de s'approcher souvent de la Sainte
Table. L'heureux pasteur vit même ce prodige: son église pleine
et pleine d'hommes, avec les soixante soldats convalescents
hospitalisés à Rennes.
Il ne se possédait pas de joie de les entendre
chanter au lutrin, ou répondre au chapelet et mieux de leur
distribuer la Sainte Communion. C'était le triomphe, mais
aussi la fin de la mission.
Le lundi 1er février, les fidèles de Rennes
attendaient à l'heure de la messe. M. le curé qui toujours
n'arrivait pas, contrairement à ses habitudes ponctuelles.
On va discrètement taper à la porte de sa chambre: pas de
réponse. On entre, M. le curé était étendu tout habillé sur
le parquet, le visage pâle mais reposé: il était mort. C'est
alors l'explosion de douleur de toute la paroisse: ne disparaissait
il pas avec l'auréole du bon pasteur relevé trop tôt et malgré
lui de la garde de son cher troupeau?
La mort était venue en sourdine, comme pour
se venger du prédicateur qui avait si souvent osé la regarder
en face. Mais il l'avait vaincue une dernière fois, non dans
une joute oratoire, mais par la sublime réponse de toute sa
vie. Il était à son devoir lorsqu'elle s'est présentée à lui,
et n'est ce pas la meilleure posture pour la recevoir? Son
bréviaire? Il venait de le réciter et même par anticipation
il était arrivé aux petites heures du lendemain. sa messe,
il y avait pensé. Le missel et ses ornements étaient prêts.
Ses catéchismes? Il les faisait avec un tel soin que le mercredi
était consacré à leur préparation. Ses prônes l'occupaient
toute la semaine. Ses malades? Le matin même avant et après
la grand'messe, il était allé à jeun réciter les prières des
agonisants, près d'un moribond qu'il acheminait depuis longtemps
vers le ciel.
Aussi, ce bon prêtre n'a pas reçu le coup
fatal, couché dans son lit comme un malade anonyme, mais en
soutane et dans la prostration de l'ordinand!
Mais pourquoi nous arrêter à tous ces détails?
Lorsqu'on approchait l'abbé
Rescanières on sentait l'homme de zèle et le prêtre de
zèle. Et la charité initiale n'est-ce pas l'accord de nos
actes avec la loi divine? Et le zèle, n'est ce pas la flamme,
le surplus de la charité?
Aussi, mercredi matin, lorsque M. le Doyen
de Couiza a procédé à la levé du corps, assisté de MM. les
curés d'Espéraza, d'Arques, de la Serpent, de Serres, de Castelreng
et de Bugarach, avec quel respect les soldats ont porté le
cercueil! Ils n'ont pas voulu céder à d'autres cet honneur,
ni non plus celui de tenir les magnifiques couronnes, dons
de la population et des enfants d coeurs. Ils voulurent chanter
la messe de Requiem. Ce n'était donc pas une cérémonie
de commande, mais toute de coeur, comme c'était aussi l'attachement
qui avait fait venir à cette sépulture, pour conduire le deuil,
M. le chanoine Sarda, curé de Saint Paul, M. le chanoine Jean,
supérieur des missionnaires diocésains, M. Pujol, missionnaire,
etc.
Après la messe, M. le curé Doyen, très sobrement,
avec ne éloquence qui sortait des textes, nous montra que
les passages de la sagesse ou il est question de la mort du
juste, s'adaptait parfaitement au défunt. Sa vie très bien
remplie permettait de dire "Palcens Deo factus est
dilectus". Sa mort permettait de dire "Raptus
est". et à ceux qui ne s'expliqueraient pas cette
mort alors que ce prêtre promettait encore tant d'espérance:
" Populi autem videntes et non intelligentes"
mais l'Esprit Saint donne la réponse "Raptus est ne
malitia mutaret intellectum ejus". L'orateur termine
en demandant des prières pour celui qui a tant prié pour sa
chère paroisse.
Après l'absoute, le clergé, la population
et les soldats conduisent le cercueil jusque sur la route,
ou, après les dernières prières, le fourgon s'en va seul.
Il ne fera que passer près de la colline de N. D. de Marceille,
car ce n'est plus le repos entre deux courses apostoliques,
mais le repos éternel que l'enfant de la paroisse Saint Vincent
veut prendre à l'ombre de son clocher.
Notre Dame de la Parade, qui avait reçu les
premières confidences de cette vocation, a voulu garder près
d'Elle le coeur qui l'a si fidèlement réalisée!
R.F. |