Rennes-le-château et croisade des albigeois
Le petit village de Rennes-le-château, s’il peut sembler isolé aujourd’hui, correspond à l’antique ville de Rhedae (les orthographes varient), qui fût l’une des plus importantes de la région avec Narbonne et Carcassonne depuis les temps reculés jusque vers le bas moyen âge.
Si de nombreux travaux et d’innombrables vestiges archéologiques confirment cette identification, le récit de la croisade des albigeois pose une curieuse énigme. Le parcours de l’armée croisée, parfaitement connu, les montre venant de Serres et Coustaussa et allant prendre le château du Bézu.
Et chemin faisant, personne ne s’est aperçu de l’existence d’une « puissante forteresse » que les chartes décrivent comme ayant ambos castros : deux châteaux (ou un château double) ?
Voilà une énigme qui n’a pas manqué d’interroger les chercheurs castelrennais. L'absence de toute mention de Rennes-le-château dans les chroniques de l'époque est pour le moins curieuse.
La solution prend son origine dans une affaire compliquée et dans un acte notarié de 1067. A cette date, Ermengarde vend le Razès (et Rhedae) au comte et comtesse de Barcelone. Le problème c’est que cette propriété lui était déjà très sérieusement contestée par les comtes de Foix(1).
Cette vente allait être à l’origine d’une querelle à trois. En présence : les comtes de Barcelone qui s’estimaient propriétaire puisqu’ils avaient passé (et réglé en nature) l’acte, les comtes de Foix qui s’opposaient aux droits de la vendeuse et de ses successeurs, comtes de Carcassonne qui exercèrent leurs pouvoirs effectifs sur Carcassonne et... Rhedae.
Si un compromis fut rapidement trouvé qui permit aux comtes de Foix de s’extraire de cette affaire, la querelle entre Barcelone et Carcassonne s’éternisa près de 100 ans. Il faut dire que l’époque était compliquée, entre guerres seigneuriales incessantes, révoltes des bourgeois etc. Les détails n’ont que peu d’intérêt pour notre sujet si ce n’est l’épilogue : vers 1170 ou 1171, le roi d’Aragon (qui était aussi comte de Barcelone ce qui explique tout) attaque et rase la forteresse de Rhedae. Au passage il ravage la contrée mais ne peut se maintenir sur place(2). Voilà comment prend fin cette affaire compliquée.
Rhedae est donc mise à bas. Le principal obstacle à sa reconstruction tient aux changements de la donne géopolitique : la position n’a plus qu’un intérêt médiocre sur l'échiquier militaire de cette période. L’abbé d’Alet est bien censé avoir remis la place en état de défense, mais comme le remarque Pierre Jarnac, à propos d’un acte de 1185 donnant en fief à un officier « le château de Rhedae » : on ne donne pas une citadelle en fief, cet acte prouve que cette cité n’avait plus aucune importance. Gageons que ces travaux furent de faible envergure donc.
Toujours selon lui : en 1210, Guillaume d’Assalit, qui était alors viguier du Rhedesium ne put disposer de moyens suffisants pour mettre la cité en état de siège. Et lorsque les croisés de Simon de Montfort portèrent le fer sur les murs de Rhedae, les assaillants ne rencontrèrent qu’une faible défense et s’emparèrent bientôt de la cité.
Or si la prise sans résistance de Coustaussa est notée, c’est plutôt que Rhedae n’a même pas eu besoin d’être prise. Il est plus probable que si Rhedae n’est pas citée, c’est pour les mêmes raisons que Serres, Couiza ou La Valdieu : il s’agit alors d’un simple village.
Et effectivement, les chartes (1231-1307) désignent désormais rennes-le-château par le terme « villa » (village) et non plus « civitas » (ville, sous entendue fortifiée) ou « castrum » (château).
Cette transition est le fruit d’une lente évolution qui vit décliner la puissance de Rhedae au profit de Limoux et d’Alet, qui vit l'abandon des voies commerciales "des crètes" au profit des routes "de vallées". Le dater précisément est difficile, nous proposerons donc : entre 1171 et 1209. Dans tous les cas, en 1210, vu l’ardeur des troupes de Simon de Montfort, il n’y avait manifestement plus rien à attaquer et c’est bien là la raison pour laquelle on ne cite pas Rennes-le-château dans la Canso.
Rennes sera remis en défense par la famille De Voisin durant la première moitié du XIVème siècle, pour faire face au nouveau danger que représentait la frontière avec l’Aragon. Cette crainte ne devait pas être totalement infondée puisqu’effectivement, ce sont les routiers aragonais qui finiront de détruire Rhedae, en 1357 selon Fages, en 1362 selon Fédié(3).
Notons que si la prise militaire du Razès fût effective très tôt (1210), la conquête des âmes allaient s’avérer beaucoup plus difficile. En effet, c’est dans cette région qu’auront lieu les toutes dernières manifestations du catharisme : 1320 (plus d’un siècle !), cérémonie collective d’abjuration à Arques. Tout le village participa, ce qui permit aux derniers cathares d’abjurer « anonymement ». Peu de temps après, toujours dans la région, on brula le dernier cathare, Bélibaste (1280-1321).
Bref, si la conquête militaire fût effective très tôt, la conquête des consciences alalit s'avérer beaucoup plus ardue. Quand à l'antique Rhedae, alors au creux de la vague, elle ne représentait pas, sur cette période, un objectif militaire.
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