Si l'on devait choisir une date à laquelle
démarre l'histoire, je pense que tout le monde s'accorderait
pour le 1er juin 1885. C'est vers cette date que l'abbé Bérenger
SAUNIERE gravit la route qui monte à Rennes-le-Château. Probablement
celle qui monte de Couiza et qui part de l'actuel cimetière.
On imagine notre curé, montant, toujours probablement, sous
un soleil écrasant vers ce qui va devenir sa cure. En effet,
il vient d'y être nommé par son évêque,
Monseigneur BILLARD.
Rennes-le-Château est un petit village, de
300 ou 400 âmes. Pas d'industrie comme dans la vallée où on
fait des chapeaux de feutre "à la mode de Paris".
Des cultivateurs et des éleveurs sur une terre qui, si elle
est située en hauteur, n'en reste pas moins aussi basse qu'ailleurs,
voire plus basse encore.
Pourtant, ce petit village ramassé en haut
de la colline, avec ses fermes alentours a été, sous le nom
de Rhédae (1) le chef-lieu du
Razès, un comté hérité de l'époque wisigothique. Si des auteurs
du XIXe siècle ont largement exagéré la population de cette
ville (en lui donnant 30.000 habitants vers 600 EC comme Louis
FEDIE), on se souvient néanmoins que les missi dominici de
Charlemagne, en 796, l'ont citée comme troisième place d'importance
dans la région après Narbonne et Carcassonne.
Un véritable casse-tête d'ailleurs que le
passé de Rennes-le-Château. Place d'importance, on ne peut
pas le nier... Mais de quelle importance, cela reste difficile
à préciser. Lors de la croisade des Albigeois (XIIIe siècle),
on signale la prise de deux châteaux alentours (Le Bézu et
Coustaussa), mais rien sur Rhedae. La ville ne semble donc
plus avoir d'importance stratégique dès cette époque. Au XIVe
siècle, elle est attaquée et ses derniers remparts ruinés.
Pour les époques préalables, le matériel d'étude est rare...
Mis à part la mention qu'en font les missi dominici de Charlemagne,
quelques vestiges épars et mal étudiés...
Pourtant, indéniablement, Rhédae fût une
place d'importance dans une région au passé riche. Dans les
alentours, Rennes-les-Bains est une station thermale dès le
Ier siècle AEC, avec de nombreux vestiges gallo-romains. Couiza
est la patrie des Ducs de JOYEUSE, qui s'illustrèrent sous
Henri III, mais aussi une voie de communication importante.
Les Templiers étaient présents à Campagne sur Aude, et les
cathares omniprésents comme dans tout le Languedoc à l'époque.
Les différentes populations qui occupèrent
les lieux, celtibères, Wisigoths, Sarrasins, gens d'Oc, ont
tous participé à une histoire locale, qui, si elle est parfois
dure à recomposer, est riche et intéressante.(*)
Il est d'ailleurs à noter, que l'histoire
de Rennes-le-Château et de sa région, depuis des temps reculés,
relate des légendes tenaces de trésors. Or du Diable, de faux
monnayeurs de bonne famille, de Wisigoths en fuite, ou de
Reines blanches, voire de berger égaré, les histoires vont
déjà bon train avant même l'arrivée de notre curé.
Nous l'avions laissé grimpant la colline.
Maintenant imaginons-le arriver au village.
Il n'est pas vraiment un étranger (bien que
dans le pays, la notion d'étranger soit beaucoup plus contagieuse
qu'ailleurs, et que venant du village d'à- côté...) puisqu'il
est natif du village de Montazels (le village d'à-côté justement,
en bas dans la vallée, de l'autre côté de Couiza). Lui, c'est
une masse, un géant, un colosse pour l'époque. Tous ceux qui
l'ont décrit, en bien ou en mal, insistent sur son charisme
étonnant. Il est né en 1852 d'une famille de 7 enfants, dont
il est l'aîné. Famille de notable du village mais village
modeste... Brillant sans être un génie, il se destine à la
carrière de prêtre, comme le fera aussi l'un de ses cadets,
le très étonnant Alfred SAUNIERE. En 1885, il est nommé à
côté de sa famille donc, à Rennes-le-Château
Voisin, mais un peu étranger donc, et qui
plus est "pauvre corbeau" (pauvre curé de campagne
qui fait "crois! crois! crois!"), il arrive dans
un village ou le presbytère est inhabitable et l'église en
piètre état.(2) Il s'en va loger
chez l'habitant, et de ses premières années, on retiendra
surtout son dénuement et sa rencontre avec Marie DENARNAUD
qui va devenir sa fidèle servante.
Sans rentrer en détail dans la chronologie
..., Bérenger SAUNIERE va entreprendre des travaux dans son
église. Que trouve t'il exactement, en une ou plusieurs fois?
A quelle date?
Pour faire un résumé, durant les années de
restauration de l'église, découvertes, fouilles et comportements
étranges alternent(3). Toujours
est- il qu'en 1897, lors de la visite de son église par l'évêque
de Carcassonne, les travaux sont finis. L'église a été refaite
de fond en comble, dans le style Saint Sulpicien qui plaisait
beaucoup à l'époque, et qui aurait plutôt tendance à déplaire
fortement de nos jours. Enfin! Cela fait "propre"
et soit dit entre nous, cela a déjà coûté des sommes considérables.
C'est à dire, bien plus que le curé ne gagnait.(*)
Après la maison de Dieu, la maison de son
représentant. D'abord le presbytère, puis la construction
d'une villa (la villa Béthanie). Une pure horreur néo-gothique,
mais à la mode de l'époque! Avec tour (la tour Magdala qui
lui sert de bibliothèque), verrière, jardins, fontaines, potager
et j'en passe. Là encore, cela coûte plus que ce qu'est sensé
gagner le curé (les factures et les détails de sa comptabilité
le prouvent).
Enfin, le style de vie est à l'avenant. Là
encore, le curé dépense sans compter (4)
pour lui, sa bonne et ses nombreux invités. La vie qu'il mène
là- haut après 1900 est restée dans les annales. L'abbé était
un bon vivant!
Malheureusement, un tel bonheur ne peut pas
être fait pour durer! Un petit retour sur la chronologie s'impose.
L'évêque de Carcassonne,
Monseigneur BILLARD, qui est sensé lui avoir été très
favorable durant toutes ces années décède en 1901. Il va être
remplacé par Monseigneur de
BEAUSEJOUR, qui est un homme d'une autre trempe.
En 1905, c'est son frère Alfred qui décède
à Montazels. Alfred, c'est l'autre curé SAUNIERE. Je vous
l'ai donné comme très étonnant tout à l'heure. Il faut dire
qu'a côté de lui, Bérenger à presque l'air d'un premier communiant
(5). Amant d'une marquise, père
de deux enfants... de mères différentes, pris dans un obscur
scandale qui lui vaut d'être mis à la retraite dès 1894, il
fréquenta les milieux occultistes de l'époque (6),
et mourut alcoolique (*)
C'est vers 1909 que les nuages commencèrent
à s'amonceler au dessus de la tête de Bérenger SAUNIERE.
Monseigneur de BEAUSEJOUR commence à s'intéresser à l'origine
de la fortune de l'abbé, et de fil en aiguille lui intente
un procès pour trafic de messes. A l'époque, un curé peut
dire des messes contre rétribution, messe que des fidèles
adressent généralement à la mémoire d'un être cher. On l'accuse
d'en avoir sollicité un maximum (ce qui est vrai) et de ne
pas les avoir dites ou fait dire (ce qui se discute encore
de nos jours). Le procès, de manoeuvres dilatoires, en
appels et tractations, va s'éterniser (Je ne suis pas sûr
de la bonne foi de Monseigneur
de BEAUSEJOUR, mais en revanche, je vous assure de la
parfaite mauvaise foi de Bérenger SAUNIERE!) (*)
Notre abbé va se retrouver interdit d'exercice.
Mais il refusera de quitter son domaine. Ces luttes
vont épuiser sa santé. Après un long combat pour son honneur
de prêtre, il décède début 1917.
Ce que l'on retient de sa vie, c'est qu'il
a vraiment dépensé beaucoup d'argent pour un "pauvre"
curé de campagne, qu'il a aussi eu de drôles de fréquentations,
et de drôles d'activités.
Sa bonne, Marie DENARNAUD, un véritable exemple
de dévouement et de fidélité, a été sa légataire universelle.
Elle devient rapidement pauvre et elle a réglé de nombreuses
dettes par cession de meubles et d'objets. Elle a laissé la
bibliothèque de l'abbé se disperser aussi...
L'affaire, finalement, ne demandait pas mieux
qu'à s'intégrer dans le folklore local, et à être oubliée.
Je connais d'autres histoires de curés qui ont trop dépensé.
Je connais d'autres histoires étonnantes qui peu ou prou sombrent
dans l'oubli. L'histoire du curé? Pour les gens du village,
elle était claire: l'abbé avait trouvé un trésor dans l'église
et il en avait profité.
L'affaire était -elle finie?
Après la guerre, un dénommé Noel CORBU rachète
le domaine de l'abbé en viager à Marie DENARNAUD. Elle meure
en 1953. Il va le transformer en hôtel "de la Tour".
Aux curieux, il raconte "l'histoire". De fil en
aiguille arrivent les chercheurs de trésor: Robert CHARROUX,
CHOLET, MALACAN, Jean PELLET et avec lui Henri BUTHION qui
reprendra le domaine à la famille CORBU. Les fouilles commencent,
hautes en couleurs, et elles iront bon train.
Un premier article est publié en 1956. Un
premier livre en 1967. Des bruits étranges, des documents
étranges commencent à circuler. Des sociétés discrètes, plus
ou moins héritières de celles que fréquentaient Alfred SAUNIERE,
ou qui aimeraient le faire croire, s'agitent dans l'ombre.
Les fouilles continuent, mais en douce car elles ont été interdites
par arrêté municipal. Et en 1967 parait LE livre sur l'affaire:
"L'or
de Rennes" de Gérard de SEDE (plusieurs centaines
de milliers d'exemplaires). Suite à ce fabuleux coup, les
touristes et les curieux commencent à affluer au village.
D'autres livres seront publiés, certains extrêmement sérieux,
d'autres non (7).
En 1984, parait le plus gros tirage concernant
l'affaire de Rennes: L'Enigme
Sacrée (voir (7) justement).
Voilà, vous avez maintenant quelques bases
concernant l'affaire.
(*) C'est vraiment très résumé, on
est bien d'accord!
(1) Le nom de Rhédae, qui sera retenu
ici pour désigner l'ancien nom de Rennes-le-Chateau est approximatif.
Suivant les auteurs et les époques, on trouve Réda, Rédae,
Rédé, Aereda, etc... etc... On s'accorde généralement sur
l'origine Wisigothique du nom... (parfois ce serait celtique,
c'est selon...)
(2) Il faut bien poser la situation
de départ. Le presbytère est en ruine et fait l'objet de litiges
depuis des décennies entre la mairie et l'évêché. L'église
est elle aussi à la limite de l' insalubrité et pose des problèmes
depuis longtemps aux élus du village. Cette situation a vu
par le passé les autorités religieuses refuser un curé au
village compte tenu des conditions d'exercice du culte et
de logement réservées au desservant.
(3) Par exemple, la population se
plaint au Préfet, par l'intermédiaire du conseil municipal,
du saccage nocturne du cimetière qui jouxte l'église par l'abbé
qui prétend... restaurer le dit cimetière.
(4) A vrai dire, c'est une jolie
formule très à la mode dès que l'on parle des dépenses de
l'abbé SAUNIERE. Pourtant, un examen plus attentif de sa comptabilité
nous montre que si certaines factures étaient payées rubis
sur l'ongle, d'autres pouvaient rester en souffrance plusieurs
années. D'ailleurs, je pense que l'on doit posséder autant
de factures que de relances.
(5) J'ai pas pu m'en empêcher...
(6) Franc-maçonnerie "égyptienne",
martinistes, R+C cela commence à faire beaucoup, mais le mélange
des genres était de mise à l'époque, pour ceux qui "côtoyaient".
(7) certains auteurs ont manifestement
"les fils qui se touchent" pour reprendre une expression
que j'adore
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