Ce petit texte de 1975, est aujourd'hui relativement oublié.
Pourtant, il est typique de la production "mérovingienne"
d'une certaine époque.
"Citoyen, dit le petit garçon,
voulez-vous m'annoncer au général commandant la place de Paris?"
Mis en présence de BONAPARTE, le petit garçon déclara que
son papa, ci-devant général en chef des armées du Rhin, avait
été guillotiné, et que sa maman sollicitait la faveur que
l'épée du défunt lui soit rendue.
Touché de cette demande, BONAPARTE fit en sorte que l'objet
soit délivré le soir même à la famille BEAUHARNAIS. Ce fut
la première rencontre et il semble que la jeune veuve
ait tardé longtemps à donner des preuves de sa gratitude.
Cette aventure, sans doute, n'eut pas eu les suites mémorables
que l'on sait sans un certain dîner que fit BONAPARTE chez
son protecteur, l'abbé SIEYèS.
Alors que les représentants de la Nation avaient dû, pour
se maintenir, afficher des opinions chaque jour plus extrêmes,
l'abbé Emmanuel SIEYèS,
allant à contre-courant, devait sa progression à une attitude
chaque jour plus réactionnaire. Parti d'une fameuse apostrophe
:
"- qu'est-ce que le Tiers État?
- rien
- que doit-il être?
- tout."
L'abbé SIEYèS,
une des figures les plus énigmatiques de l'histoire, n'avait
conservé d'audience que dans la mesure où il n'était pas détaché
de la vie publique.
Comme le général évoquait, à la fin du repas, sa bonne fortune
chez la BEAUHARNAIS, avec cette lâcheté qui, depuis toujours,
caractérise les militaires, un certain DUCOS, avocat, déclara
: "BEAUHARNAIS, BEAUHARNAIS, savez-vous que, suivant
les recherches de PICHON, cette famille est apparentée aux
Mérovingiens? Le citoyen aurait pu avoir la main plus malheureuse!".
On éclata de rire. Les mérovingiens! Quand déjà les Bourbons
s'étaient perdus dans un brouillard sanglant. Mais quand le
monde fut retiré, Bonaparte qui était resté seul avec SIEYèS
voulut que l'on répétât de sa part à cet avocat DUCOS qu'il
était un idiot.
- A supposer que Joséphine, par son mari, ait pu prétendre
au rang d'impératrice des Arcadiens, la belle jambe que cela
m'aurait fait de coucher avec elle! Je n'ai pas été le premier,
je ne serai pas le dernier.
- Épousez-la.
BONAPARTE demeure interloqué.
- Épousez-la, reprit SIEYèS,
et vous serez sur la première marche. Nul n'en saura rien,
mais si les Bourbons s'avisaient de revenir en France, on
leur ferait savoir que nous avons la priorité. Comme je les
connais, ils prendraient leur temps pour réfléchir.
- Vous oubliez la loi salique, dit Bonaparte, elle a un fils
de son mari, le petit Eugène qui...
- Comme si la loi salique avait jamais réglé la succession
au trône. Elle stipulait que la propriété de la terre véritablement
(vere saliez) ne revenait pas aux femmes par héritage mais
seulement par dotation.
- qu'est-ce que la terre salique?
- On ne l'a jamais très bien su. Comme la loi date de l'an
417, c'est à dire huit an avant que les francs ne s'établissent
en France, il doit s'agir d'un domaine bien particulier situé
au delà du Rhin.
- Les rois agrandissent leur domaine comme ils leur convient.
- Certes, mais la loi salique a été promulguée au cours d'une
assemblée présidée par le capitaine Mérovée, un Sicambre,
peut-être un juif émigré d'Arcadie. Un fait certain, la royauté
mérovingienne ne s'installe en Gaule qu'en 448, soit trente
et un ans plus tard. Cette loi ne concerne ni la royauté de
notre pays, ni le droit des gens.
- Mais enfin, s'écria Bonaparte, si la guerre de cent ans
avait reposé sur un contre sens si énorme, quelqu'un ne serait
levé pour le déclarer.
L'abbé SIEYèS
raconta comment la mort de Louis X le Hutin plaçait sur le
trône son fils Jean alors au berceau. Mahaut, comtesse d'Artois,
s'arrangea pour soudoyer la nourrice. Une longue aiguille
enfoncée dans le crâne du bébé libéra le trône en faveur de
Jeanne de Navarre, soeur du petit mort. C'est alors que,
pour la première fois, l'on exhiba la loi salique. Comme cela
se passait en famille puisque Mahaut voulait casser son gendre
Philippe, frère de Louis X le Hutin, la chose se passa discrètement.
Le nouveau roi (Philippe V de Valois) dût faire quelques cadeaux
à son entourage et à sa belle-mère dont il avait apprécié
le zèle.
Jamais on n'aurait reparlé de la loi salique si, par un juste
retour des choses, elle ne s'était renversée contre la royauté
même. Philippe V en mourant ne laissait que des filles.
Trois prétendants surgirent :
1) Philippe, Comte d'Évreux. Ayant épousé Jeanne de Navarre,
celle contre qui avait joué cette fameuse "loi salique",
il était le plus proche du trône.
2) Édouard III, roi d'Angleterre. Son frère, Édouard II ayant
épousé Isabelle, fille de Philippe le bel, il avait un degré
d'antériorité sur les filles de Philippe V.
3) Philippe VI de Valois, fils du frère de Philippe le Bel,
ayant un degré d'infériorité sur le roi d'Angleterre.
C'est ce dernier qui emporta la couronne. La "loi salique"
avait fait jurisprudence et l'on ne pouvait plus empêcher
Philippe VI d'occuper le trône sans reconnaître du même coup
que Philippe V était encore un usurpateur.
- Selon vous, dit BONAPARTE, les prétentions du roi d'Angleterre
étaient supérieures à celles de Philippe VI.
- Certainement, mais dans cette histoire, celui qui me fascine,
c'est ce Philippe d'Évreux, premier candidat. On dit qu'il
combattit parfois aux côtés du roi de France... cela est forT
possible, mais croyez-moi, sa position dans le débat me persuade
qu'il a joué un rôle immense et que nous n'en saurons jamais
rien. Il est le type même de ceux que recrute le parti mérovingien
tout au long de cette pantalonnade qu'on appelle le cortège
des rois de France. Il existe une noble société qui ne peut
pas ne pas s'être fondée, mais qui n'est pas du tout un groupement
de mécontents. Le vrai royaume existe toujours quelque part...
Tenez, élargissant le débat, c'est le rôle des femmes qui
frappe dans cette histoire, et le rôle qu'elles ont eu dans
tous les temps. Vous pourriez plus mal faire qu'épouser Joséphine.
-Êtes-vous certain que ce PICHON ait fait une étude sérieuse.
- La thèse de PICHON est la suivante: "Je puis établir
que cinquante mille français sont plus proche du trône de
France que l'actuel comte d'Artois. Il ne suffit pas de dire
que les Capétiens ont usurpé aux Carolingiens qui ont eux-même
usurpé aux Mérovingiens, mais savoir en combien des sous usurpations
se décomposent les usurpations." Quand nous aurons fini
de dépouiller les archives royales qui sont entre nos mains,
n'importe qui pourra dire aux Bourbons : pourquoi vous?
- Je n'aime pas cette démarche.
- Renversez-la. Mettez-vous en état de déclarer "Pourquoi
pas moi?"
BONAPARTE demeura pensif. Quand le dialogue reprit, ce fut
sur le ton prophétique qui vient avant le sommeil à la fin
d'une longue soirée.
- Quand même, SIEYèS,
le pouvoir royal se confond avec la possession de la terre,
c'est la règle.
-Il me semble, au contraire, que la royauté est une circulation.
S'il est traîné sur un chariot pas des boeufs, le roi
peut dormir, sa présence est l'image de la Reine dans la ruche.
Sans la reine il n'y a plus de ruche. Or la ruche représente
la nation laborieuse. La possession de la terre est une entrave.
Souvenez-vous que l'Abeille est libre de butiner sur la terre
de sa convenance. Tout le drame des Capétiens vient delà :
se voir chaque jour un peu plus roi de France, un peu moins
roi des Français. Si moi-même je me suis détaché de la Révolution,
c'est pour l'avoir vu s'engager dans la même erreur. Malgré
les exemples que nous montrons à l'univers sur le socialisme,
le fruit est pourri. La nation se confond sans cesse un peu
plus avec le territoire. Cela va finir par se savoir.
- Si un roi pouvait régner sur toute la planète, on abolirait
le problème sur la possession des terres. Il faudrait faire
la guerre, encore la guerre, et pour faire la guerre il faut
de l'or...
L'abbé SIEYèS
garda le silence.
- Non, dit BONAPARTE, la royauté sous sa forme anciennes fait
à son temps dans son principe même. On n'y reviendra plus.
- Les Romains nous montrent pour l'éternité l'exemple d'une
république gouvernée par un Empereur. On oublie trop facilement
qu'Empereur est un titre républicain.
- Il n'est pas héréditaire.
- Il peut le devenir, si l'on n'est pas Empereur de France,
mais Empereur des Français. Quand on arrive au quatrième stade
où l'on est "Empereur" des Français, c'est comme
si l'on était roi.
- L'empire peut-t-il être un passage à la royauté?
- Un très lent passage, mais on peut l'accélérer. Il suffit,
par exemple, que l'Empereur héréditaire dote ses enfants de
titres royaux. C'est incohérent me direz-vous, mais l'histoire
des rois de notre pays montre que le peuple n'est pas sensible
à l'incohérence si l'on sait être couvert par le spirituel.
Vous connaissez le couronnement de Charlemagne? Il faisait
ses dévotions dans la basilique Saint Pierre de Rome, le jour
de Noël de l'an 800. Il était entré là, par hasard. Et, par
hasard, le pape s'y trouvait aussi. Il s'approcha à pas de
loup derrière Charlemagne et lui déposa la couronne sur la
tête, comme une plaisanterie de collégien. Charlemagne donna
les signes d'une grande stupéfaction.
BONAPARTE fit la grimace.
- Oui. Oh, bien sur il y a toujours, dans le sacre d'un Empereur,
l'élément de surprise, car le plus chrétien des chrétiens
sait bien, qu'au fond, le Pape ne représente pas, à lui seul,
l'intervention du spirituel sur la terre. Cet élément de surprise
est le fond succédané de la grâce, le substitut de la colombe.
BONAPARTE jura que s'il était Empereur, ce n'était pas lui
qui ferait le voyage de Rome pour y quérir son droit divin,
et que la couronne ne lui descendrait pas subrepticement sur
le derrière de la tête, mais qu'il l'arracherait plutôt des
mains du pape, et à la face du peuple. Là serait la surprise.
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On sait comment BONAPARTE accéda à l'Empire par la voie consulaire.
Fasciné par SIEYèS,
il le relégua dans une superbe sinécure pour n'avoir plus
à le rencontrer. La question mérovingienne semblait reléguée
au second plan, mais SIEYèS
admirait comment le premier consul, voulant envahir l'Angleterre,
avait choisi Boulogne de préférence à Calais ou Dunkerque
qui eussent mieux fait l'affaire. Par la magie qu'exerçait
ce lieu d'où avait ressurgi la vieille race des rois de Jérusalem,
sans doute l'Aigle espérait la réussite de son projet. Cela
était d'autant plus vraisemblable qu'en cette même ville il
distribuait ses premières légions d'honneur. Certains s'étaient
formalisés, disant que la Légion d'Honneur rétablissait d'une
manière détournée les vieux ordres de Chevalerie. Ils n'avaient
pas absolument tort ; on n'avait qu'à regarder sur quoi il
était assis ce jour-là : sur le trône Dagobert
- Si les Bourbons n'ont pas compris, répétait SIEYèS,
si les Bourbons n'ont pas compris...
La mort du duc d'Enghien montra que les Bourbons avaient fort
bien compris.
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Début d'avril 1804, BONAPARTE revint chez SIEYèS
qui l'attendait depuis quelques mois. Le premier consul demanda
où en était le réquisitoire contre la monarchie capétienne.
SIEYèS répondit
que le travail jugé désormais superflu avait été arrêté. Le
premier consul demanda que l'on reprenne, et que cet abbé
dont il avait oublié le nom établisse la généalogie mérovingienne
des BEAUHARNAIS. SIEYèS
tomba des nues comme s'il avait tout oublié de cette histoire.
Puis feignant se souvenir :
- PICHON dont avait parlé DUCOS? Mais le chanoine est décédé
depuis le 22 avril 1802, ses manuscrits? Disparus de son domicile
du Près Saint Thomas du Louvre de Paris. Nous avions un peu
bu ce soir-là. Roger DUCOS, pouvait-il deviner que vous deviendrez
ce que vous êtes, et ce dont nous riions alors, voUs n'en
ririez plus.
- C'était une plaisanterie!
- Pas tout à fait, car PICHON, de son vrai nom François DRON,
fut un remarquable généalogiste, il possédait même une riche
collection de monnaies, dont 2 pièces en or de Sigebert IX,
portant mention du Pagus Redensis, lieu où se trouve le coffre-fort
des mérovingiens.
- Quoi, prétendriez-vous maintenant qu'il existe un trésor
dont dispose les descendants mérovingiens!
- Comment, vous ignorez leur réserve de Rennes-le-Château,
dans le Languedoc, des millions de francs- or briques
de ce métal et objets wisigoths- de quoi construire plusieurs
empires...
- L'or des Wisigoths ou des Mérovingiens?
- Le trésor provient des wisigoths, les détenteurs sont les
mérovingiens, car leur ancêtre Dagobert II, épousa Gisèle
de Rhédae, fille de Béra, nièce ...
- D'HAUTPOUL! D'HAUTPOUL! Sa mère n'est-elle pas cette Angélique
Le NOIR, ex-maîtresse du comte d'Antraignes, amie de Joséphine?
- Très justement, c'est l'épouse de J. M. Alexandre D'HAUTPOULque
vous avez amnistié fin 1802...
- Quoiqu'il en soit - déclara BONAPARTE - poursuivez cette
enquête, mais avec la plus grande discrétion. Que, ni Eugène,
ni Hortense, ni leur mère, ne soient informés. Je veux cet
atout dans ma main, même si je ne dois pas le jouer.
Sieyès assura le premier consul qu'il en serait comme on voulait.
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Le 18 mai 1804, les Français apprirent que le gouvernement
de la République était confié à un Empereur des Français,
et que la dignité impériale serait héréditaire dans la descendance
directe, naturelle et légitime, de mâle en mâle, à l'exclusion
perpétuelle des femmes et de leurs descendants.
Étourdis par quinze ans de vitesse politique, les Français
furent incapable de saisir le comique de cette proclamation.
A plus forte raison, comment se seraient-ils demandé pourquoi
l'Empereur n'ayant pas eu d'enfants, avait ressuscité la loi
salique.
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Certaines images du sacre sont dans toutes les mémoires. On
sait comment Napoléon, ayant ôté la couronne des mains de
sa Sainteté, prétendit lui-même s'en coiffer ainsi que l'Impératrice.
Ce geste qui fut mis sur le compte d'un tempérament bouillant,
avait été répété soigneusement que le couronnement subreptice
de Charlemagne. Les premières esquisses du peintre David sont
antérieures au sacre et montrent le geste dans toute sa grandiloquence.
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Autres clichés moins connus : SIEYèS
offrant malicieusement à l'Empereur le fragment de la sainte
ampoule qui avait échappé au talon de son confrère sur le
pavé de la cathédrale de Reims. Refus de Napoléon de l'huile
qui a servi aux Capétiens. L'onction sera faite à l'huile
du Saint-Père.
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Les abeilles impériales agrafées sur le manteau rouge proviennent
du tombeau du mérovingiens Childéric. L'abeille, premier emblème
de ce que l'on croit être l'origine de la fleur de lis. Un
règlement de police interdit aux Français de chanter en public
ou d'imprimer les vingt deux couplets du "Bon Roi Dagobert"
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L'achat à l'Archiduc Charles en juillet 1809 de la victoire
de Wagram, s'explique peut-être mieux, si l'on sait qu'en
1837 on retrouva à Pétroassa en Roumanie, des objets du trésor
Wisigoth provenant du Razès. Napoléon avait-il eu plus de
chance que Monsieur de Colbert en 1692, puisque celui-ci échoua
avec une compagnie dans sa recherche du trésor à Rennes-les-Bains
près du Roc Nègre. Sous la Restauration, comme la nouvelle
royauté amnistiait les révolutionnaires survivants, l'Abbé
SIEYèS fut
âprement recherché pour crime de régicide. L'on en voulait,
semble-t-il, beaucoup moins à sa personne qu'à certain dossier
BARRAS dont il était le dépositaire. Non seulement l'écrit
et les documents de l'ex-membre du Directoire détruisaient
la légende dorée de l'empereur, mais aussi dévoilaient l'étrange
tractation de la restauration.
Quand Louis-Philippe, fils du régicide monta sur le trône,
SIEYèS put
revenir en France. Ses rares amis l'appelaient Ise-Yse, anagramme
de son nom. Une sorte d'humour empêchait qu'on le méprisât.
LIÈGE, LE 6 DÉCEMBRE 1975
Imprimé par l'auteur
37 rue de St Lazare - Paris IXe
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