| Interview de Daniel Dugès
(janvier 2010)
Octonovo : Est-ce que tu peux nous expliquer en quelques mots tes travaux ?
Daniel Dugès : Pour expliquer clairement mes travaux, comme tu dis, il faut comprendre que je ne suis pas parti de Béranger Saunière. Pour moi sa vie a été tellement interprétée et déformée que l’on a du mal à s’y retrouver.
J’ai essayé de partir de faits que tout le monde peut constater. Ces faits sont les incohérences du décor de l’église à l’égard de la liturgie traditionnelle, que je connais assez bien pour avoir été élevé dedans. En essayant d’expliquer ces incohérences, je suis tombé sur des symboles maçonniques. En travaillant énormément sur le sujet, je me suis rendu compte que ces symboles concouraient tous à montrer que l’église avait été utilisé comme temple par des gens pratiquant un rituel de Haut Grade et plus précisément celui de « Chevalier Rose Croix ». Celui-ci est un grade particulier, un grade commun à de nombreux rites, et souvent assez haut placé dans les échelles maçonniques.
J’ai essayé ensuite de replacer une telle possibilité dans le contexte de l’époque. La maçonnerie que je qualifierai « d’officielle » affichait à la fin du siècle des idées laïques et républicaines. Le clergé lui montrait une réelle hostilité envers les Francs Maçons en leur déclarant une guerre ouverte. Or j’ai découvert que l’antimaçonnisme touchait tous les protagonistes de l’affaire de Rennes, de Monseigneur Billard à Béranger Saunière, en passant par Mgr Dupanloup et Mgr de Bonnechose.
En fait l’antimaçonnisme, dans ce cadre, était plutôt une affaire politique qu’une affaire spirituelle, car il était sous-tendu par un antagonisme monarchistes-républicains. La meilleure preuve est qu’il y a toujours eu des prêtres dans les loges maçonniques même à l’époque de Bérenger Saunière. Certains groupes antimaçonniques reprenaient des terminologies maçonniques et se constituaient comme des loges. Je pense que ce mouvement ne se concentre pas seulement sur Rennes le Château, mais aussi sur l’Aude et de nombreuses régions de France. C’est en suivant cette démarche que j’explique tout le décor de l’église, la vie de Béranger Saunière et en même temps que je rejoins ce que tu as trouvé à l’étude des carnets de compte, c’est-à-dire qu’un groupe de religieux occulte le finançait.
Octonovo : Penses-tu que la démarche que tu prêtes à BS s’inscrit dans une filiation ancienne qui serait passée inaperçue ou qu’il s’agit d’une création de l’époque ?
Daniel Dugès : Ca, c’est un problème intéressant. Au début j’ai pensé qu’il s’agissait d’une Maçonnerie « sauvage » créée dans le courant du XIXe siècle, pour s’opposer aux idées progressistes qui apparaissaient dans la Maçonnerie, comme il en a existé plusieurs. Aujourd’hui je serai plus nuancé. La maçonnerie spéculative est née dans un monde chrétien, qu’il soit catholique ou protestant. Elle a envahi tout de suite le milieu de la noblesse et de la haute bourgeoisie. A tel point que, parlant d’elle Marie Antoinette, reine de France, a dit : « A Versailles tout le monde l’est »...
Qu’une partie de la tradition maçonnique soit, à l’origine, chrétienne et royaliste est une certitude. Qu’à travers deux siècles, la maçonnerie ait évolué vers des idées laïques et républicaines, en est une autre. Mais, si l’on tenait compte du fait que toute la Maçonnerie, dans sa diversité, ait évolué de la même manière, ce serait bien la seule institution humaine qui n’aurait pas eu d’opposition.
En fait, ce qui serait inexplicable, ce n’est pas l’existence d’une Maçonnerie chrétienne et royaliste, mais au contraire qu’il n’y en ai pas eu. Je travaille de temps en temps avec des maçons du degré de Chevalier Rose Croix, passionnés par la recherche des rites d’origines. Car, il est des rites maçonniques comme des Evangiles, on ne possède pas les originaux. Certains pensent que les gens qui ont travaillé à Rennes le Château ont pu s’appuyer sur des rituels venant de cette lignée royaliste, donc plus anciens que certains des rituels connus.
En cela mes recherches sur la symbolique les intéressent. Donc aujourd’hui, pour me résumer, je pense plutôt qu’il a existé une ancienne tradition maçonnique royaliste et chrétienne, qui a pu être mise en sommeil par l’histoire, mais qui a été réveillée, vers le milieu du XIXe siècle étant donné la conjoncture politique.
Octonovo : Penses-tu que cela est anecdotique ou que cela a eu une influence sur l’affaire à l’époque ou bien de nos jours ?
Daniel Dugès : Je crois que le fond de l’affaire Saunière est lié à cette société, qui a manoeuvré d’une façon extrêmement habile en lançant, par le fait de Saunière lui-même, l’affaire du trésor. En orientant les curieux vers un hypothétique trésor, à Rennes, on mettait le meilleur masque possible sur ces curieuses constructions, et sur la recherche de la symbolique.
L’idée du trésor obsède toujours les hommes, elle est extrêmement puissante dans l’imaginaire collectif, et elle a gommé toutes autres hypothèses, dans le début des recherches. Encore aujourd’hui on arpente la colline de Rennes avec l’espérance de trouver quelque chose, en un lieu où, pour moi, il n’y a rien, sinon le souvenir d’une forte présence de cette société.
De nos jours, les hypothèses vont bon train, mais la piste maçonnico-monarchiste passe inaperçue, ce qui était le but recherché par ce groupe. Pourtant j’en ai trouvé des traces dans la France entière. Pour moi Rennes le Château en est une résurgence, probablement un « haut lieu », rendu visible par un prêtre qui n’a pas su rester discret.
Ces propos ne signifient pas qu’il n’y ait pas de dépôt précieux quelque part, mais sans doute, caché d’une manière introuvable sans document, et plutôt du côté du "Cromlech" de l’abbé Boudet. Le livre de ce dernier ne parle jamais de Rennes le Château, mais toujours de ce lieu.
Octonovo : Et a-t-on avis, comment cela a-t-il pris fin ? La mort de Bérenger Saunière ?
Daniel Dugès : Comme tu l’as trouvé dans tes recherches, à un moment donné, vers 1898, je crois, son mode de financement change. Je pense qu’ils se sont méfiés de lui, pour des raisons que j’expliquerai dans mon prochain travail et qu’ils ont arrêté de le financer. L’église-temple a pu être utilisé pendant une dizaine d’année. Mais dans la mesure où Saunière était en procès avec son évêque, on peut admettre qu’ils ont récupéré tous leurs objets rituels, dans cette période-là, et abandonné les tenues à RLC. Je pense qu’à la mort de l’abbé Saunière, le sort de l’église de Rennes-le-château était déjà réglé.
En tout état de cause la guerre de quatorze a été dramatique pour l’organisation de toute la Maçonnerie, qui a dû se restructurer après la guerre. On peut donc penser que ces groupes ont dû être fortement touchés par cet événement. Dans ce cas, deux hypothèses se présentent : soit, ils ont complètement disparu, peut-être en végétant pendant quelque temps après la guerre, soit, ils se sont fondus dans d’autres organisations proches de l’extrême droite de l’époque. C’est peut-être là qu’il faudrait chercher l’origine des documents de Pierre Plantard, qui a côtoyé ces organisations avant la deuxième guerre mondiale. Mais nous sommes là dans le domaine de la conjecture, beaucoup de travail reste à faire.
Octonovo : : Quel est l’apport du nouveau livre que tu viens de publier en collaboration avec C. Doumergue ?
Daniel Dugès : Le livre, que nous avons publié avec Christian Doumergue, part d’une constatation simple : quand on est dans le lieu, on voit mal les choses. La plupart de mes découvertes, je les ai faites à l’étude de photos, qui m’ont permis d’agrandir des détails et de raisonner calmement. Ceci n’est pas vraiment possible quand on est dans l’église. Ce livre présente donc des vues de l’église sur lesquelles peu de gens ont eu le temps de se pencher. En outre différents commentaires montrent comment, pour ceux qui ont fait cette église, il n’y a pas de contradiction entre une vision chrétienne et une vision maçonnique, mais au contraire un prolongement. |
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Octonovo : Quelle question aurais-tu aimé que je te pose ?
Daniel Dugès : Est ce que tu penses avoir fait le tour de l’église en matière de symbole ?
La réponse serait : non. J’en ai sans doute découvert l’essentiel, peut-être soixante-dix pour cent. Mais il reste beaucoup de questions sur certains éléments. L’église a encore bien des choses à dire. Mais c’est un travail long et difficile que de pénétrer une logique symbolique devant rester discrète. Cela est à trouver, beaucoup plus à mes yeux, dans la symbolique de son décor, que dans son éventuelle crypte.
Octonovo : Quelle question aurais-tu aimé me poser ?
Daniel Dugès : Dans ton étude des carnets de l’abbé saunière, tu aboutis à certaines conclusions qui viennent soutenir les miennes. L’inverse est-il vrai ? Est ce que, à la lecture de mes recherches, tu aperçois dans ces carnets des détails que tu pourrais analyser autrement ?
Octonovo : Tu connais mes obsessions documentaires, si j'avais trouvé des éléments formels en ta faveur dans les carnets, je te l'aurais déjà fait savoir ! Mais effectivement, je reste attentif, comme je reste attentif à tout ce qui permettrait de reconstituer "l'univers mental" du prêtre de Rennes-le-château, en particuliers pour expliquer la planification de ses revenus.
C'est effectivement une des choses qui m'intéresse dans ton travail, la société que tu décris, monarchiste, réactionnaire, contre la maçonnerie régulière de l'époque, pourrait correspondre à ce que je cherche moi même. Quelque chose qui pourrait ressembler aux Chevaliers de la Foi ou aux Francs-catholiques mais serait passé inaperçu. Cela fait partie des voies de recherches possibles. |